24 août 2012 – Grand Raid des Pyrénées – Vielle Aure (65)

Le site de l’organisation Les résultats Le parcours: .gpx .pdf .kml
Distance : 160 km Dénivelé positif: 10000 m Dénivelé négatif: 10000m

« La souffrance source de bonheur… »

Le récit:

Samedi, après un voyage ponctué par une étape au Puy de Sancy, ma famille et moi arrivons dans les Pyrénées. La vue des sommets m’évoque tant de choses : il faudrait un livre pour rapporter tout ce que j’ai vécu dans cette région… Mais c’est une nouvelle aventure qui commence ici, à Espiaube, lieu-dit de la commune St LARY SOULAN où je retrouve Manu, Rémi et leurs familles. Nous vivons encore quelques jours de détente à nous découvrir encore un peu avant le grand départ.


Jeudi : Les sacs sont prêts, nous récupérons nos dossards, les enfants me poussent, nous effectuons une photo familiale avec Dawa Sherpa, grandissime favori du 80 km et monstre de générosité. Le soir Manu, Rémi et moi assistons au briefing : les dés sont jetés. On nous annonce que le départ est retardé de 2 h car il y aura trop de vent sur les hauteurs, notamment au Pic du Midi. Les 2 premières barrières horaires sont décalées de 2 h. Celle donnant accès à la montée au Pic a été maintenue à 15 h. Ceux arrivant au Col de Sencours entre 15 h et 17 h sont redirigés directement sur la descente, avec une pénalité à la clef. Les derniers, eux, seront arrêtés.

Vendredi matin. Nous nous rendons au départ. J’ai bien dormi. J’aurai même poursuivi ma nuit si j’avais pu. Je somnole sur une chaise en attendant le lâcher de fauves. J’entends le speaker nous parler d’un favori. Je lève les yeux, un japonais les muscles ceints de « taping » est à coté de nous, c’est de lui dont on parle, il est filmé par la télé de son pays. Il s’agit de Kenichi Yamamoto, troisième de l’ultra du Mont Fuji… Heureux augure ??
J’ai une sensation bizarre, l’impression que tout le monde est déconnecté, nous sommes à moins de 3 minutes du départ et tout le monde est nonchalant, pas impliqué, les 850 coureurs au départ ne sont pas prêts ?!??
J’échange encore un peu avec Manu et Rémi, le compte à rebours se fait et nous sommes partis. Il est 7 h. Manu et moi avons décidé de faire course commune le plus longtemps possible, de tenir au moins jusqu’au lever du jour, demain matin. Rémi, lui vivra son petit bonhomme de chemin, un peu à court d’entrainement, mais bien regonflé par notre dernière course dans le Jura.
Nous quittons Vielle Aure, passons Vignec. Encore un peu de bitume avant d’attaquer les choses sérieuses. Les hors d’œuvres seront constitués d’une première montée de 1200MD+ pour 12 km jusqu’au Col de Portet. Alors on y va tranquille. Pour le moment, il ne fait pas trop chaud mais déjà lourd et il fait grand beau. J’ai les bâtons sur le sac. Je verrais jusqu’au Pic du Midi, si je ne m’en sers pas du tout je les laisserai à Fred, sinon je les garderai, bien dans l’esprit trail… Le chemin s’élève, j’ai perdu Manu dans la meute : on se retrouvera certainement rapidement. Je lève la tête il est devant, je vais aller le chercher, mais n’y parvient pas ??? Il est fou de partir si vite ??? Je sens un bâton qui bringuebale, je m’énerve : le « tonka » qui maintient le lien a lâché, je fais un nœud, réessaie, GRRR… On me tient le sac : c’est Manu… Je n’y comprends plus rien ??? Ils sont deux avec la même casquette et un T-Shirt blanc…Je suis vraiment perturbé… On repart, cool, bien cool.
Nous arrivons au village de Soulan. Nos familles sont là. Je fonce embrasser femme et enfants.

Nous prenons une sente bien pentue pour retrouver le GR10 et un peu de brouillard. Les sensations sont bonnes, même si je me trouve « un peu mou ». On papote et retrouve le sentier bien roulant, en ligne de crêtes, qui va nous mener au Col de Portet. Je me retourne et montre à Manu. Le paysage est magnifique, les sommets alentours émergent d’une mer de brouillard dans un ciel limpide. Manu remarque une coureuse à bonne allure : nous devrions la suivre. Je ne veux pas pour le moment, j’ai toujours ces drôles de sensation qui se confirment. J’ai les intestins dérangés. Je vais dès la première occasion me cacher derrière un repli rocheux pour m’y soulager. Je retrouve Manu, enfin mieux, et voilà le Col de Portet. Il y a du monde qui nous encourage, on se sent presque au tour de France… Nous suivons une courte descente, qui si tout va bien sera également la dernière montée de la course d’ici quelques heures. Voilà le resto de Merlans, premier ravito. On ne s’attarde pas, juste le temps de faire le plein d’eau et repartons sous une ligne de télésiège.
Quelques minutes plus tard, on quitte la civilisation pour aborder le surplomb du Lac de l’Oule. Nous sommes vraiment dans le Parc du Néouvielle, qui est là juste sur notre gauche, à côté du Ramoun que j’ai fait avec Fred il y a quelques années. Nous sommes dans une des parties les plus techniques mais aussi les plus belles du Grand raid. Nous cheminons au milieu des lacs du Bastan. Espace minéral de haute montagne, c’est un vrai régal pour les yeux. Les eaux sont limpides sous un ciel magnifique. Mais le cadre exceptionnel dans lequel nous sommes ne m‘aide pas beaucoup. Je ne suis pas encore au mieux, je dois retrouver un coin de roches pour que mes intestins me laissent tranquille. Est-ce que je souffre déjà de la chaleur ? Je n’ai pourtant rien changé à mes habitudes alimentaires ??? On repart, les chemins sont assez caillouteux mais sans trop de difficulté même si on ne peut pas trop y courir, car ça monte encore. D’ailleurs voilà le Col de Bastanet (2507m), nous avons parcouru un peu plus de 19 km pour 1900D+. Nous allons entamer la longue descente vers Artigues.
Le chemin est technique comme j’aime et le cadre toujours aussi beau. Comme d’habitude on parle assez peu avec Manu. Je prends les choses en main. J’alterne marche et course : Il reste près de 140km, inutile de se cramer. Je n’arrive pas à me détendre comme il le faudrait, mes appuis sont parfois incertains, je ne suis pas impérial. On passe le lac de l’Hourquette, je lève la tête et loupe un appui. Je pars la tête en avant et chute. Vieux réflexes de judoka je me protège comme je peux. Je m’arrête et me relève. Manu accourt. Il a eu très très peur, j’aurai pu me blesser gravement dans ces rochers. Je n’ai rien, mis à part une toute petite plaie à la main gauche et la cuisse gauche qui crampe. Je repars au ralenti, les jambes un peu flageolantes. J’essaie de savourer le paysage, mais ai du mal à trouver des appuis surs, il vaut mieux que je me concentre sur mes pas.
Nous retrouvons le refuge du Campana. Gros flash, la dernière fois que j’étais ici c’était en skis, il y a … 16 ans : la descente est encore longue jusqu’à Artigues (7km, 1000m D-)… Encore des cailloux et voilà le lac de Gréziolles. On n’avance vraiment pas vite, alors je bois, ou tente de la faire ???? La poche à eau raisonne de vide ??? J’ai dû en perdre dans ma chute ??? Pas bien, pas bien sous ce soleil et mes intestins en vrac… Bon voilà le barrage de Caderolle. Le sentier est bien plus roulant même si assez raide. Ça va donc le faire jusqu’au prochain ravito. Manu me donne une gorgée d’eau, il est bientôt à sec lui aussi. Il part m’attendre auprès de nos familles. Il prend rapidement une centaine de mètres. Mais je ne parviens pas à accélérer, les jambes pas encore remises de la chute, tant pis. Revoilà un peu de forêt, pas simple, le chemin est poussiéreux et donc glissant à souhait, j’aperçois la route de la Mongie en contrebas, je l’ai tellement empruntée. Une succession de virages que j’adore normalement, mais je me loupe et pars en roulé-boulé : encore plus de peur que de mal, mais j’agrémente ma main gauche d’un petit « steak » supplémentaire. Et puis c’est la cuisse gauche qui souffre encore un peu plus. Heureusement le ravito est là. J’y retrouve femme et enfants. Manu est déjà prêt à repartir, mais il m’attend : « va-t’en, fais ta course », mais il répond invariablement que « non » pour la 7 ou 8ème fois de la journée. Je fais le plein d’eau. Heureusement je m’aperçois que les bouteilles d’eau gazeuse ne font qu’un litre, et refais le complément. Je mange un peu de pain et quelques tucs et repars après avoir embrassé tout le monde : le moral est au beau fixe même si le physique n’est que moyen : ça finira par venir. Je le sais, il ne peut pas en être autrement ça a toujours été comme ça en ultra.

Bon on repart, voilà donc l’entrée principale. Nous devons monter au Pic du Midi, avec une petite halte au Col de Sencours. Soit un petit 1700D+ en 11km. Bon rien d’alarmant, on est dans le coin des Pyrénées que je connais le mieux. Cette montée je l’ai déjà faite à pied, et en ski, ça devrait le faire, surtout qu’il n’y a aucune difficulté technique. Mais que les souvenirs sont trompeurs. Surtout quand il fait chaud (30° à 1500m) et qu’on est cuit. Le début de la montée est franchement raide. J’hésite à sortir les bâtons, mais je ne m’en suis pas servi du tout depuis le début. Alors je m’aide juste de la clôture à main droite. Ici les souvenirs m’assaillent. J’y ai fait l’une de mes premières grandes randos à ski, de là-haut je suis redescendu tambour battant un jour de descente de J.O. à Albertville, sans parler des frasques nocturnes à la Mongie… Mais pour le moment c’est galère et compagnie, alors je laisse partir Manu qui est si facile. D’ailleurs il ne s’aperçoit même pas qu’il m’a lâché. Alors je m’arrête, cinq minutes chrono, histoire de me refaire la cerise et m’alimenter, je parviens tant bien que mal à manger une pâte d’amande. Je repars, ça va mieux. Mais le rythme n’y est pas. Alors, tant pis, je n’ai plus qu’à rêver et prendre mon mal en patience.

Je marche, patiemment, tranquillement j’ai jusqu’à 15 heures pour arriver au col. On me double, redouble, re-redouble. Ce n’est plus de la course, juste de la marche, de la rando pépère. Les souvenirs me portent et je refuse de regarder vers le haut, c’est long, tellement long quand on n’est pas bien. Je refais une pause puis encore une autre. A chaque fois 5 minutes, à rependre mon souffle à manger à essayer de repartir un peu plus vite, sans résultat. Je n’arrive plus à manger, j’en finis mes pastilles Vichy. Je n’en avais qu’une dizaine, j’espère que je ne les regretterais pas. Heureusement, je reconnais tout de même le dernier passage qui mène au col. Juste au moment où… Rémi me rattrape. Il n’en revient pas de me voir là, seulement là. Il me dépasse si facilement, je ne peux pas l’accrocher, je suis vidé.
Je regarde l’heure, je serais dans les temps mais sans trop de marge, bigre… D’ailleurs le voilà ce col, ouf, je suis exténué. Fred et les enfants m’accueillent, je leur laisse mes bâtons dont je ne me suis pas servi du tout… Je fais rapidement le plein d’eau. Je cherche quelque chose que je puisse manger : je n’ai rien mangé de consistant depuis bien longtemps. Il est environ 15h, nous avons 6h de course dans les pattes et je n’avance toujours pas. Je prends 3 quartiers d’orange et repars, on verra après la redescente du pic. Je retrouve Rémi, pour repartir ensemble, mais, inutile d’insister, je suis toujours mal : Rémi repart seul.
La montée lunaire du Pic du Midi est un vrai chemin de croix. Je suis scotché par la chaleur, vidé, sans énergie, pourtant on pourrait presque y trottiner sur ce chemin à peine pentu. D’ailleurs j’arrive dans un virage où se tient un photographe. Je suis cuit mais parviens à trottiner à sa demande, juste pour une petite photo. J’avance encore et encore, je finis par croiser Manu : va-t’en, ça ne va pas !
Pas loin du sommet c’est Rémi que je croise, le bateau coule, allez les gars, faites-vous plaisir… Ouf voilà le sommet. Panorama grandiose à 180°. Dommage que ce soit un peu laiteux vers le fond.
Je redescends en tentant de trottiner mais sans succès. J’ai mal au ventre, l’estomac ultra comprimé. Il faut que je boive et mange. Je tente un gel. Ça va me faire du bien, j’en mange la moitié, et me force à en ingurgiter la deuxième moitié. Moitié fatale, je bois de l’eau pour faire passer le tout et tente un rot. L’estomac n’en veut pas, le gel et l’eau repartent à l’air libre, je me vide je suis au fond du trou, mais ça fait presque du bien. J’arrive blanc comme un linge auprès de mes proches. Ils commencent à redescendre vers le Tourmalet. Je rentre au refuge du ravito. Un thé et trois sucres, ça devrait le faire. Je fais le grand plein d’eau : on parle de 5h de course jusqu’au prochain ravito…Je repars mon thé à la main et explique le tout à ma femme, ça va déjà 10x mieux. Je l’embrasse et bascule vers Hautacam. Je bois mon thé doucement, c’est un flux de vie qui coule dans mon ventre. Je redécouvre mes jambes et mon corps, je revis, je n’ai pas été aussi bien de toute la journée. Je repars donc le couteau entre les dents.

On attaque une phase légèrement descendante avant que ce soit légèrement vallonné. Je cherche mon profil encore une fois, mais me souviens que je l’ai perdu il y a déjà longtemps… Comment diable est la suite ? On est dans un bout dont je ne me souviens qu’assez mal. Je me perds un peu en rêve, les jambes avancent enfin toutes seules. On a environ 45km pour 3600D+ dans les pattes. Il est aux environs de 16h30 : une paille. Je passe le lac d’Oncet, on serpente allègrement au-dessus de 2000m. Je vois quelques coureurs au loin dont un maillot orange significatif : c’est celui de Rémi, on dirait qu’il est au ralenti. Ce secteur passe tout seul, Col de la Bonida, Col d’Aoube, Lac Vert, Lac Bleu, je suis un peu en mode automatique mais c’est toujours très beau. C’est au détour d’un col que je rattrape Rémi. Je lui tape dans la main, je vais bien, je repars allègrement. Nous sommes dans un secteur en chaume, en légère descente, je dépasse et repasse devant pas mal de têtes connues, ça fait un bien fou. Mais voilà que l’on retrouve un peu de brume et dès que ça monte je sens que je coince encore. D’ailleurs dans l’arrondi d’une courbe je découvre avec effarement une montée sèche que mon esprit avait largement effacée. C’est le Col de Bareilles. Elle est raide à volonté, sur près de 300m de dénivelé. J’avance de nouveau au ralenti, les cuisses qui ne réagissent que mollement. Mais je ne suis pas le seul, nous sommes vraiment nombreux ici. Il y a d’ailleurs pas mal de monde qui fait des pauses dans l’herbe en cette fin d’après-midi. Je vais également en faire une petite de 5 minutes histoire de boire un peu et de manger un bonbon au coca. D’ailleurs, je ne mange quasiment que ça depuis des kilomètres, bref rien, quoi. Alors je repars à l’assaut, doucement mais surement, au train en arrivant à rêver un peu. Je finis ainsi par le passer ce satané col, sous les yeux d’un gendarme du PGHM qui plaisante avec la jeune femme qui l’accompagne.
Allez gars ça doit pas être si dur que ça jusqu’à Hautacam ?!? En effet, voilà une descente mais elle est bien raide : près de 600m D- en 3km !!! Bon pour les quadris !!! Et puis comme on est dans la foulée il n’y a plus qu’à remonter : c’est quoi cette course de malade ??? En plus comme je suis juste parti avec ma montre et que j’ai perdu mon profil, je ne sais pas du tout où j’en suis au niveau des kilomètres. Bref la cata… Heureusement que j’ai à peu près tout le parcours bien en tête. D’ailleurs le temps de partir dans mes élucubrations je suis au sommet de ce que j’espère être le dernier coup de cul avant le ravito. (Pour mes lecteurs sachez tout de même que les petits coups de cul comme le présent qui s’appelle la « Hourquette d’Ouscouaou » fait quand même 200mD+ en 1,4km : c’est sympa les Pyrénées, non ???). Allez mon gars, maintenant on descend enfin vers le ravito d’Hautacam. Et ça se passe plutôt bien dans cette descente de 4-5 bornes ! Je suis au train et plutôt pas mal dans ma tête. Yann m’appelle au téléphone. Je lui explique mes mésaventures, mais maintenant tout va bien, il est rassuré. Le souci c’est qu’on est dans le brouillard et ça gâche franchement le spectacle environnant, même si dans mes souvenirs cette station de ski n’est pas vraiment la plus belle des Pyrénées. Mais oh moment de joie extrême, je discute avec un coureur, un de ses potes vient de lui donner une canette d’Orangina des plus fraiches qu’il me tend à son tour. Je bois 2 gorgées, doucement et pas plus, même s’il insiste : j’ai trop peur pour mon estomac. Mais que c’est bon, un vrai nectar. Le bonheur tient à si peu de choses. J’en arrive d’ailleurs au ravito sans m’en apercevoir. J’y découvre Magali, la femme de Manu avec ses enfants. Elle me trouve enfin en forme, elle va pouvoir rassurer Fred et l’appeler. Elle me dit que Manu va bien, et je lui donne des nouvelles de Rémi. Je la remercie pour tout, et vais me sustenter. Je fais le plein d’eau et coca sans trop me charger : la base vie est toute proche. Je m’assieds, bois un fond de coca et un thé avec 2 sucres.
Je repars tranquille, tout va bien. Le chemin est bien roulant. Les sms continuent à s’empiler dans la boite, j’en regarde quelques-uns, ça fait un bien fou de se savoir soutenu. Du coup je rappelle Christian, on papote 2 minutes. Puis c’est le tour de Jean Baptiste, lui est en route pour la PTL. Et je me remets à trottiner puis même à courir franchement. Je me retrouve même un peu coincé derrière quelques coureurs moins à l’aise dans cette descente. C’est une descente facile, mais piégeuse, car nous sommes entre chien et loup, alors que nous sommes dans une des rares parties en sous-bois de la course. Je décide donc rapidement de sortir la frontale. Et cette descente est bien longue : 1000m de D- en 10km, il faut donc ne surtout pas s’y cramer… J’arrive donc à la 1ere base vie de Villelongue alors que la nuit est bien installée. A mon arrivée je suis très surpris de croiser Manu qui en sort : je le croyais beaucoup plus loin. Il me dit d’entrée qu’il reste avec moi pour la nuit. Je n’arrive pas à le convaincre de faire sa course : il ne veut pas rester seul. Je rentre dans cette salle bondée, surpeuplée. Les accompagnants sont au milieu des coureurs. Il fait une chaleur étouffante. Manu part me chercher mon sac, j’en profite pour m’asseoir, ôter mon T-Shirt, mes chaussures et chaussettes afin de soigner mes pieds. Mais je ne vais pas bien, de moins en moins bien. Je suis tellement oppressé que je ne veux plus parler, mes maux de ventre reviennent, j’ai trop chaud, plus faim. Je me lave à coups de lingettes, m’occupe et soigne mes pieds où un début d’ampoule est apparu au pied gauche ainsi qu’un échauffement sous le pied droit : hors de question que je réitère mon aventure d’Annecy. Pendant ce temps Manu est aux petits soins, il m’apporte un premier thé, puis un deuxième, me fait le plein de la poche à eau. Il est une vraie « Mamanu » pour moi. Après avoir changé une de mes frontales pour la « puissante Ferei »je suis prêt à repartir. Mais j’ai besoin de me reposer encore un quart d’heure, dehors loin du bruit, couché dans l’herbe humide. Je m’allonge on discute un peu de la longue, très longue montée suivante. Je me remets assis, plié vers l’avant. Oh erreur, quelle erreur… Je me replie l’estomac qui ne le supporte pas. Alors il réagit et tout ce que j’ai réussi à ingurgiter, à boire, à me refaire, repart dans l’autre sens. Je me vide une nouvelle fois … Mais je me relève, psychologiquement libéré, ça me fait un bien fou. On repart donc dans la foulée, mais physiquement je ne le sais pas encore, je suis vidé, à plat, lessivé : j’aurai dû au moins reboire un thé sucré…
Alors on marche, sur du plat, d’un bon pas. Manu est en pleine forme, il retrouve un coureur du massif vosgien, papote et échange. Moi, je suis grillé, je vois avec envie des morceaux de gazon frais pour m’y endormir. Je ne veux plus lutter, juste me reposer. Alors on fait péniblement un bon kilomètre et je pousse Manu à partir avec ce coureur rencontré il y a peu. Je m’en veux tellement de lui pourrir sa course, « pars je suis bon à rien ». Il finit par se décider. Alors je me trouve un bout d’herbe tendre, au bord du chemin à proximité d’un camping. Il est 22H57. J’enclenche la montre pour 23h30. Je mets ma veste et me couche. Je somnole en mâchonnant un bonbon. Je fais le bilan de cette première partie de course. Nous avons dû faire 73km et 4500D+ en 16 heures, bref je n’avance pas du tout. J’ai mangé 2 pâtes d’amande, une quinzaine de pastilles Vichy, une demi barre de banane, 3 tucs, 2 tranches de pain et une de jambon, une vingtaine de bonbons coca, 4 thés, 3 quartiers d’orange et 2 gels, tout en rendant à la nature une grosse partie de tout ça. C’est trop peu, beaucoup trop peu. Il reste près de 90km pour 5500m soit une maxi Race… Rien ou si peu… Et puis le plat à venir est d’un sacré calibre. Certes les chemins sont tout doux, mais il y près de 1900m de dénivelé pour 15km. Avec une barrière horaire à 04h15 au prochain ravito soit à 10 km pour 1100D+. C’est la première fois de ma vie de traileur que je pense aux barrières horaires d’ailleurs, bigre ça fout les jetons… Mais le pire est qu’à chaque fois que je dors, un coureur me réveille, inquiet de voir quelqu’un allongé aussi peu de temps après la base vie…
23h25, je repars, tant bien que mal, je me sens mieux, j’ai dû dormir 5 minutes mais j’ai repris le dessus. Je pars à l’assaut du plat de résistance, le Cabaliros : dommage qu’on le fasse de nuit, la vue y est si belle sur le Vignemale et les sommets alentours. On emprunte des chemins à peine pentus, je sens que ça va être long, très long. Heureusement que la nuit est mon amie. Il fait chaud et un peu lourd, ça ne se passe pas trop mal. Je n’ai aucune idée de mon allure ! Je double quelques concurrents, mais me fais dépasser par autant d’autres. Je ne parviens à m’intégrer à aucun groupe, je suis dans ma bulle. De temps à autre je lève simplement la tête pour admirer les étoiles, ça fait un bien fou. Voilà un petit ruisseau, je me rafraîchis et bois un peu d’eau : ça fait vraiment du bien. Je prends un bonbon au coca et le coupe en deux, en jetant la partie inférieure qui a une consistance que je ne parviens pas à avaler. Le souci principal pourtant est ailleurs : tant qu’on reste sur du plat j’arrive à rivaliser avec les coureurs qui m’entourent, par contre dès que ça s’incline, il n’y a plus personne. Alors au détour d’un virage je m’arrête pour une pause et repars : allez gars, ça va le faire, ça va forcément le faire. Mais revoilà Rémi qui me repasse : je n’en reviens pas, je suis toujours dans le mou. Il me dit de tenir le coup le prochain ravito n’est plus très loin. Je lui réponds que je ne suis pas sur d’en repartir. Mais lui sait déjà que j’en repartirai, allez savoir pourquoi… Alors j’avance, observe les autres, m’amuse des yeux brillants des vaches dans la nuit et le temps passe, les kilomètres aussi. Je croise un coureur qui redescend il m’annonce le ravito à 2 kms : je compte 40 minutes, ça me rassure plutôt. On se rapproche insensiblement. Je vois des frontales qui repartent vers le haut : nous devons redescendre un peu dans une petite brume, ouf ça y est. Il est deux heures et quart. Nous sommes à Pouy Droumide. J’ai juste deux heures d’avance sur les barrières horaires. Enfin je crois, car j’ignore si elles ont été décalées ou pas, alors je me base sur les initiales du départ à 5 h du matin…
Je vide mon sac de son mélange eau gazeuse-coca. De l’eau, de l’eau pure des Pyrénées, c’est tout ce que je veux. Je prends un petit bout de pain et vais dehors. Je remets ma veste et m’allonge dans l’herbe. J’y retrouve Rémi, qui soigne ses pieds. On échange quelques mots. Un autre coureur s’installe, on discute un peu. Il me donne un médicament pour dilater mon estomac. Je le remercie et me recouche pour une demi-heure. Je tremble, de froid et de fatigue. Je remets ma veste et mon haut à manches longues. Ca va mieux, beaucoup mieux. Rémi et mon bienfaiteur repartent à tour de rôle. Je repars au bout de 25 minutes de pause. Le brouillard est bien épais, j’ai du mal à trouver une balise, j’attends un concurrent et nous repartons à deux, ça passe mieux. Au bout d’une heure, au milieu de nulle part je décide de finir de récupérer. Alors je me couche à l’écart du chemin, bien couvert, en mâchonnant un bonbon. Je me détends et parviens à dormir quelques minutes. J’ai passé une nouvelle demi-heure. Mais je me sens enfin reposé et dispo, psychologiquement parlant. Je repars et cette fois ci mes jambes répondent, la tête aussi. Je me cale sur le rythme lent de mes prédécesseurs. Je suis enfin bien, et sur de mes appuis. Je ne verrais pas le lever du soleil depuis le sommet : je passerai avant.
Je retrouve Rémi qui s’est arrêté à son tour : repose-toi, fais comme moi, ça va le faire, et j’accélère, tranquillement, imperceptiblement, mais surement. Je n’en reviens pas, je vois une tente : nous sommes au sommet, j’ai atteint le Cabaliros (2334m). Pas de Vignemale ce matin, mais ça me rassure plutôt.
Je commence la descente. Un couple est juste devant moi. Je leur demande s’ils connaissent le profil jusqu’à Cauterets ? Elle me répond « 11km pour 1200m négatifs… ». Alors, je trottine et les dépasse. Je reste très prudent, mais que c’est bon de se sentir soi-même. Je fais quelques centaines de mètres et me retrouve « coincé » derrière deux coureurs. Je décide de ne pas les doubler, de profiter de leur rythme en dedans, bref de me refaire. Et cela va durer, encore et encore. Eux discutent un peu, moi je suis juste concentré sur mon chemin assez roulant, mais pentu. On alterne tranquillement marche et course, en doublant quelques attardés, et je me retiens de ne pas doubler mes compagnons. Mais j’ai beau faire, beau me dire que je vais me cramer, je ronge mon frein. Alors, dans un virage je me lâche, crie un « merci » et pars. Je trottine, non je cours, enfin, je me retrouve !
A partir de là commence une lente renaissance. Je double, et cours alors que le jour se lève et que j’aperçois les lumières de Cauterets. Une nouvelle journée commence pour moi. J’arrive même à rêvasser un peu, à dire bonjour et merci aux gens qui m’encouragent, à remarquer qu’ils ont changé les œufs de la station. A penser à ces journées de ski passées avec mes potes, au Pont Napoléon où je voulais sauter en élastique et où j’ai finalement fait un pendulaire mémorable à… simplement retrouver le centre-ville et son ravitaillement. A voir qu’il est un peu plus de 7 heures du matin, que cela fait plus de 24h que nous sommes partis, que nous sommes en train de passer la barre des 100km de course et des 6300mD+: j’en ai un sourire de joie sincère.
Alors je rentre dans le ravito, fais le plein d’eau et je mange, enfin. Une tranche de jambon blanc avec du pain aaahhh que c’est bon. Je prends un thé légèrement sucré, range ma lampe, réarrange mon sac et repars avec une réserve de 3 tranches de pain dans mon sac. J’attaque le bitume. Un concurrent râle on vient de lui dire qu’il y a 10 km jusqu’au prochain ravito : « si c’est comme le reste il y a au moins 11 » et alors me dis-je, quelle mentalité ?!? On est sur un 160, pas un 50 km. On quitte rapidement le bitume pour un chemin roulant assez peu pentu. Je reste en dedans, hors de question de courir ou de seulement trottiner : je n’ai plus qu’un but, finir. Le chemin n’est pas très beau pour le moment mais on se retrouve assez rapidement sur une monotrace en sous-bois. J’avance à un bon petit rythme et réussis à rattraper quelques coureurs. Je réalise soudain que l’on ne m’a quasiment plus doublé depuis la fin de la montée du Cabaliros ?!? Je mange un tout petit bout de pain et bois par petites gorgées régulièrement, tranquillement. Ca va nettement mieux. Je ne peux pas avaler grand-chose alors je « biaise », par demi-bonbon coca dont j’enlève la partie inférieure, par petits bouts de pain, et prends quelques cachous pour retrouver un gout de frais. Et puis je pense au dernier bouquin que je suis en train de lire. Les 2 héros, Dirk Pitt et Al Girdino arrivent à marcher pendant 2 jours dans le désert de Gobi sans manger ni boire. Je peux donc bien faire encore 60 kms en mangeant très peu… Fred m’appelle au téléphone. Je lui explique que je ne suis plus très loin des barrières horaires mais que ça va beaucoup mieux, je lui dis que je pense perdre 6-7 kilos sur l’ensemble de la course, bref que ça va mais que ça reste dur. En raccrochant j’aperçois dans le lacet du dessus un coureur qui arbore un drapeau alsacien sur son sac. Je rêve et me prends à me demander comment je vais l’aborder : en alsacien ? En lui parlant des trails alsaciens ? Mais je ralentis, nous sortons du bois. J’ai un peu chaud, un peu faim. Je m’arrête 5 minutes pour manger un peu de pain, boire un coup et admirer le paysage. Un autre concurrent s’arrête à coté de moi. On discute, c’est son troisième grand raid. C’est le plus dur, le plus long : ils ont changé des passages. Nous apercevons 2 marmottes en train de jouer. Je repars et lui souhaite une bonne course. Je rattrape rapidement l’alsacien, mais le laisse tranquille, il est dans le dur et s’arrête. Nous sommes sur de petites chaumes et j’arrive rapidement au Col de Riou (1945m).
Il ne reste plus qu’à redescendre jusqu’au ravitaillement, 2 kms plus bas. J’arrive donc rapidement à Aulian. Nous sommes en plein dans la station de ski de Luz Ardiden. Le ravitaillement est dans le self de la station. Je fais un arrêt rapide, remplis ma poche à eau, mange 3 quartiers d’orange que l’on a pris le temps d’éplucher, et je repars avec une nouvelle réserve de pain. Je demande mon chemin à un bénévole et me remets à courir. Prochaine étape la deuxième base vie d’Esquieze Sere 10 km et 1000 m plus bas. Je fais un gros km et m’arrête en bordure de chemin. J’ai deux orteils et le deuxième talon qui chauffe. Je coupe une ampoule sous un orteil, et soigne celle du talon. La dernière n’est encore qu’une alerte. Je repars, tout va bien. Le chemin me va bien, mon estomac semble également bien supporter les secousses, bref tous les voyants sont au vert. Alors je me lâche un peu et rêve en regardant le paysage. J’enclenche même le GPS pour voir comment je progresse. Je double et redouble pendant 6-7 km. Quand j’arrive sur un bout plus plane. Le téléphone sonne. Je décroche sans regarder le numéro. C’est mon père qui prend des nouvelles. Il a arpenté ces chemins il y a bientôt 50 ans. On papote même si je suis un peu essoufflé. Je raccroche avec une certaine émotion, je suis encore plus motivé et sers les points : ça va le faire, je vais aller au bout, je n’ai aucun doute. Je descends encore un peu avant de retrouver la route. Beurk, le bitume me coupe dans mon élan. Alors je trottine et mange du pain. On repart dans l’autre sens ? Qu’est ce que c’est que cette connerie ? Je profite des cours d’eau pour me rincer, me rafraichir, ça fait un bien fou, mais le bitume n’en finit plus. Voilà enfin l’entrée du village, je retrouve un coureur il est de Meurthe et Moselle et habite en Alsace, je découvre que c’est lui qui m’a donné le cachet à Pouy Droumide, je ris et le remercie encore.
J’entre à la base vie et récupère mon sac. J’enlève mes chaussures et mes chaussettes, je me dirige vers les podologues. Je dois refaire la queue après m’être lavé les pieds. Que nenni, une charmante podologue me donne tout ce qu’il faut. Je soigne mes pieds « propres ». Je mange et bois, réorganise mon sac, me change et fais le plein. Tout va bien, je repars. Non je reviens après m’être fait bipé, j’ai oublié mon pain ?!?!? Je repars donc le couteau entre les dents. Où en suis-je ??? 120 bornes, 7500 D+/- Il est 12h30, j’ai passé une demi-heure au ravito. Un coureur me dépasse, il me demande pourquoi je n’ai pas de bâtons. Je lui réponds que je trouve que ça me fait perdre de l’énergie, il me répond : toi tu as un pote qui s’appelle Manu ??? Je suis époustouflé, il rit. « Je discute avec tout le monde, je parle tout le temps et veux tout savoir ». Il part et me laisse, je ris : drôle de gus…
Ok, pour moi prochain plat, Tournaboup : sacré souvenir… Alors je repars, motivé comme quatre. J’arrive rapidement à Sers, joli petit village. Je pense à mes proches, à mes amis. Ici le parcours est des plus roulants. Il faut remonter derrière Barèges et ses granges ? Je vois un coureur, le rattrape et le double, puis un suivant, un autre, puis encore un autre. Que ça fait du bien, j’ai trouvé mon rythme, je mange et bois régulièrement même si ce n’est que par petite touche. Je profite de chaque fontaine ou cours d’eau pour me rafraichir. Un couple m’indique l’eau d’une fontaine et c’est vrai qu’elle est super bonne que ce soit à boire ou sur ma tête. J’enchaîne montées et faux plats, je me dis que je vais pourvoir faire une fin à la CCC. Je double le bavard aux bâtons. Je suis tellement bien dans ma course à rêver, à me concentrer sur des dépassements, sûr mais pas trop vite, à suivre ma routine « rêve et gestion ». Seulement interrompu par quelques SMS et un ou deux coups de téléphone. C’est d’abord Alain qui me dit que je ne lâche rien, puis Nono qui m’annonce l’abandon de Manu auquel je ne peux pas croire, les nouvelles que j’en ai étaient tellement bonnes le concernant. Quand soudain on se rapproche de la route. Cette route où j’aperçois un panneau cycliste indiquant le pourcentage, la distance et le Col du Tourmalet. Ici il y a 19 ans et demi, j’ai passé un brevet de ski où j ’ai pris une superbe bûche sur une piste verglacée avant de repartir à l’assaut du Tourmalet. Le lendemain j’ai skié là dans 80cm de neige poudreuse et pris un pied monumental, là haut j’ai cassé un bâton en faisant l’idiot sur un télésiège, les souvenirs, surtout hivernaux, m’assaillent, j’avance avec un énorme sourire.
Voilà le ravito. Il y a un monde fou. Je rentre et fais rapidement le plein, mange jambon, fromage et pain, je suis bien. J’entends des gens parler du temps qu’ils vont mettre jusqu’au Col : impossible ??? Mais non, je réalise que la plupart des coureurs sont ceux du 80km que nous venons de retrouver. D’ailleurs ils repartent vraiment forts, je ne peux pas lutter…
Allez gars, voilà le dessert. Après les 700m de dénivelé que je viens de faire il me reste 8km, et un peu plus de 1000m D+ jusqu’au Col de Barèges, après ce n’est quasiment plus que de la descente jusqu’à l’arrivée. Il est 15h30, il reste environ 30km jusqu’à l’arrivée je dois même pouvoir arriver de jour… Prétentieux bonhomme…
Alors j’attaque. Dans cette première partie jusqu’à Aigues Cluze, nous jouons avec la végétation. Le sentier est réputé technique mais je l’aime bien. Seul petit bémol, je sens de plus en plus ma cuisse gauche. J’ai un peu mal à l’endroit où elle a crampé lors de ma première chute. Rien de grave : je traine cette gêne depuis 100 km… Les cailloux sont maintenant omniprésents. Je me régale, retrouve le pied bien montagnard. Pas un coureur du 160 ne m’a doublé depuis la base vie. Une jeune femme arrive sur moi elle est sur le 80. Elle discute avec une de ses copines. Quelle tchatche ?!?! Je ris tout seul. La cuisse gauche pique un peu mais ça va le faire, en descente ça va passer tout seul. Ici on est à nouveau dans les zones des lacs, de la haute montagne. Ici je suis déjà venu en ski de rando, un peu engagé… J’arrive à Aygues Cluze (2156m), petit point d’eau. Je bois un coup et repars encore un peu plus fort pour ces 300 derniers mètres de dénivelé. La cuisse droite tire également. Mais c’est la dernière souffrance, je vais faire une fin de ouf et faire une fiesta à tout casser après une course somptueuse. Le temps de croiser 2 ou 3 randonneurs et me voilà au sommet du Col de Barèges (2469m). Je plaisante, bois et mange. Je bascule est c’est parti.
La pente est bien raide mais ça va la faire. Il est 17h43. Il me reste 21km dont près de 19 en descente. Même si c’est technique je pense que pour 21h c’est plié… Bouffon, mon gars, tu n’es qu’un bouffon !!! Je fais 200m et je sens des aiguilles dans chacune de mes cuisses. Impossible de courir, mes cuisses viennent de rendre l’âme.
Ici commence le plus long chemin de croix de ma vie. Jamais je n’aurai cru qu’on pouvait avoir aussi mal aux jambes, tout ça pour faire du sport. Le paysage qui m’entoure est superbe. Mais à chaque pas je sers les dents. Je sens la douleur me transpercer les jambes. Je suis assez lucide pour manger et boire. Regarder les dossards des coureurs qui me doublent afin de savoir s’ils sont du 80 km ou du 160. J’essaie de marcher les pieds en dedans ou en canard, ou même en marche arrière. Mais, rien n’y fait. Je peux juste marcher, limiter les dégâts, me dire que je dois prendre le temps, juste arriver au delà de la souffrance. Alors je positive, m’accroche au paysage, aux paroles échangées avec les autres coureurs.
Je lance un regard vers le Néouvielle, pense à nos balades avec les enfants dans ce secteur des lacs. On approche à petits pas du lac de l’Oule. Les participants du 80 sont surpris de me voir aussi doucement, puis regardent mon dossard du 160 et me félicitent : il faut être fou est la phrase qui revient le plus souvent, je les encourage pourtant à le faire l’année prochaine. Putain que c’est dur, faut vraiment être barjo.
Voilà enfin le lac de l’Oule. On trouve un point d’eau. J’ai tout ce qu’il faut, j’avance. Mais il faut remonter pour retrouver le chemin. Je me sens presque mieux en montée même si les cuisses me font vraiment mal. Je prends la sente où nous étions avec les enfants il y a quelques jours. Le ravito est à un gros kilomètre, allez mon gars, t’es au bout. Nous sommes de retour sur la station de ski, la boucle est faite. Je rentre dans le ravito. Il est 20h05 j’ai mis 2h20 pour faire 9 km de descente. Vite fait bien fait je mange un petit bout, complète mon eau et repars. Je mets la veste, il fait froid et ça tourne à la pluie. Je mets la frontale, je sens que finalement je vais être obligé de passer un bon bout de la nuit dehors. J’avance comme je peux je n’ai pas chaud, je m’arrête à nouveau et enfile ma deuxième couche par-dessus le t-shirt, je sors même les gants, mais vais les ranger rapidement : ça va le faire. J’arrive enfin au Col de Portet il ne reste plus que la descente jusqu’à l’arrivée. J’enclenche le GPS et appelle Fred, je la rappellerai à proximité d’Espiaube. Heureusement le sentier est peu pentu et sans difficulté technique, j’arrive à marcher correctement. Un coureur s’arrête me demande si ça va, il va jusqu’à me proposer ses bâtons : sa générosité me touche franchement, mais ça ira. On attaque la piste de ski, il y a du brouillard, il fait froid et la nuit est tombée. On n’y voit vraiment pas grand-chose avec la frontale, j’ai même mis la capuche, je longe les filets de sécurité pour ne pas me perdre. Les concurrents continuent à défiler. J’apprendrais dans quelques jours que près de 40 coureurs du 160 et pas loin d’une centaine de coureurs du 80 m’ont doublé. Je prends une petite claque mais le moral reste de fer, quoiqu’il advienne j’irai au bout ne serait-ce que par respect des bénévoles, pour les sacrifices de mes proches tout au long de l’année. Je vois des lumières, je pense qu’il s’agit d’Espiaube. C’est le parking de la station de ski, toute proche du chalet, j’appelle Fred. Je vais pourtant mettre du temps pour arriver à proximité de ce chalet. Fred, les enfants, Manu, Magali et ses enfants son là. Ça me requinque de tous les voir. Je pense mettre une grosse heure et demi jusqu’en bas. Je continue tant bien que mal.
Un peu de bitume où mes jambes vont un peu mieux et on retrouve le chemin. Ici nous sommes à l’abri des éléments, mais en y réfléchissant bien il reste 800m de dénivelé, que c’est dur. Le chemin est de plus en plus pentu, de plus en plus technique et j’ai de plus en plus mal aux jambes. Je me demande si je n’ai pas une déchirure, mais je réussis à marcher, je ne suis donc pas blessé. Les minutes et les heures passent, j’aperçois enfin les lumières de St Lary. Grosse claque, elles sont encore tellement loin. Nous passons à proximité de granges. Je n’avance plus du tout, je fais un km en 1 demi heure. J’appelle Fred, je ne sais pas quand je vais arriver. Péniblement, lentement j’arrive sur Vignec, je vois des voitures. Je descends, j’aperçois Fred et Hugo qui viennent à ma rencontre. Émotion pure, je me ressaisis et repars. Hugo reste avec moi. Je me soulage un peu en m’appuyant sur son épaule, sa présence me fait un bien fou. Fred va stationner la voiture et revient à notre rencontre. J’ai accéléré de façon fulgurante, je dois être en 4 km/h. Il doit rester 500m. Allez, l’adrénaline coule à flot. Plus que 300m, Fred me filme.


Je me libère doucement, la rage, l’émotion, le soulagement se mêlent. On m’encourage, on m’applaudit, les sensations qui m’assaillent sont indescriptibles, c’est le pied intégral, le tout dans la douleur et la libération. Je passe la ligne en levant les bras au ciel. J’échange trois mots avec le speaker sur la présence des vosgiens sur la course et vais dans le sas d’arrivée. On m’enlève la puce et me donne mon t-shirt finisher. Il n’est pas extraordinaire mais représente déjà tant de choses… Ça y est je retrouve Fred et Hugo, je me laisse aller, trente secondes d’émotion pure, que je leur dois. Je trouve une chaise et m’y affale un peu. Je tape dans la main d’un coureur en bien meilleur état que moi, il attaque la bière. Moi je bois un fond d’eau, et reprends mes esprits. J’ai une pensée pour Rémi qui ne doit plus être si loin, une autre pour Manu dont j’aurai vraiment voulu qu’il finisse, tellement il m’a soutenu. Je ne parviens plus à me lever, Fred me porte littéralement avec l’aide d’autres coureurs. Impossible d’aller jusqu’au kiné, elle va m’amener dans la voiture. Je m’y couche derrière et m’endors presque instantanément. Je ne sens quasiment rien du trajet jusqu’au chalet. Fred me sort de la voiture tant bien que mal, j’ai encore une quarantaine de marches jusqu’à la douche et à la chambre, que ça fait mal. Hugo fonce au lit, et Fred s’occupe encore de moi, pour le meilleur et pour le pire… Elle m’aide à me déshabiller, me doucher et je me couche. Je dors d’un sommeil très agité, mes jambes bougent toutes seules et me réveillent à chaque fois que je me tourne. Fred va dormir dans le canapé, elle doit encore aller récupérer Remi qui l’appellera bientôt. D’ailleurs lorsqu’il arrive au chalet, tout le monde est réveillé sauf les enfants. Manu et Magali qui repartent vers les Vosges : nous n’aurons malheureusement pas le temps d’échanger beaucoup, Remi dont les pieds sont dans un sale état, mais il est comme moi, hébété mais heureux, très heureux d’être arrivé : j’aurai voulu l’accueillir sur la ligne d’arrivée mais j’en étais absolument incapable.
Dimanche, les enfants et les femmes vont en ville. Remi et moi passons la journée allongés ou assis, à nous soigner, à dormir, à échanger sur nos courses. Remi retourne voir les podologues pour ses pieds. J’arrive petit à petit à marcher, à monter et descendre les escaliers. Fred m’a acheté ce dont j’avais envie sur les derniers km de course, des glaces, du Perrier, des oranges, que c’est bon, je revis véritablement. Quand je pense aux chiffres de la course je ne réalise pas : 160km 10000m de dénivelé positif et surtout 10000m de dénivelé négatif… Les relevés par montre vont encore plus loin : le minimum relevé est de 170km pour 10400m en données corrigées. J’ai mis près de 03h45 pour les 12 derniers km. Je suis 170ème sur 352 finishers, soit près de 60% de « non arrivants ». Je pourrais disserter pendant des heures sur ce qu’aurait pu ou aurait du être ma course, mais cela viendra tout seul avec l’expérience : j’ai même retrouvé mon profil dans une poche alors que je croyais l’avoir perdu…
J’en ai vraiment bavé pendant plus de 20h à cause de mes soucis digestifs et mes cuisses : je ne savais pas qu’on pouvait avoir aussi mal en marchant. Mais j’ai tellement appris, je me suis senti tellement vivant par moment, surtout à l’arrivée. Il faudra faire le bilan de tout ça, examiner comment et pourquoi je vais m’entraîner différemment, gérer autrement, retenir toutes les leçons de ce voyage au bout de moi-même, et surtout bien récupérer tant physiquement que psychologiquement. Mais pour le moment, je savoure tout cela pleinement. J’ai du raconter mon histoire une bonne vingtaine de fois. J’ai reçu des tas de sms, coups de fil, mails. Soyez en tous remerciés du fond du cœur. Et surtout à l’ensemble de mes proches : je vous aime pleinement et sans concession. Vous avez tous été extraordinaires y compris dans vos plus petites attentions, c’est à vous que je dois cette victoire sur les éléments et surtout sur moi-même. Celle qui sera mon bâton de vieillesse en est la plus parfaite illustration. Merci à tous et vivement la prochaine.
Signé: un ultra trailer des plus heureux…

Un récit très agréable avec de belles photos et vidéos

Des photos magnifiques pour vous donner envie d’y aller…

  1. #1 by jack2775 on 5 septembre 2012 - 8:21

    Grand bravo Marc
    quel courage et quel mental
    au plaisir de se revoir

  2. #2 by kiki on 5 septembre 2012 - 8:48

    je n’ai pas le temps de lire ce soir !
    j’ai juste regardé les vidéos de la fin et ça me donne la chair de poule et me retourne l’estomac….
    vraiment BRAVO !

  3. #3 by nono on 5 septembre 2012 - 8:58

    superbe marc,respect,j’aime bien quand tu vomis,je me sens moins seul

  4. #4 by Fab on 5 septembre 2012 - 10:12

    Bravissimo Marc !!! Quel courage et quelle abnégation, félicitations pour ta course et ton récit.

  5. #5 by Christian (Wanderer) on 6 septembre 2012 - 12:03

    Merci Marc pour ce très long, très beau récit. Merci beaucoup de nous avoir fait vivre tes émotions, car l’ultra ce n’est pas que des kilomètres et des dénivelés de fous, c’est aussi beaucoup, beaucoup d’émotions. Et c’est pour cela que l’on aime tant souffrir, pour le frisson, pour la gorge serrée à l’arrivée : VIVE L’ULTRA !
    Bravo et merci.
    Christian

  6. #6 by Rémi on 6 septembre 2012 - 12:24

    Super récit Marc, merci, vraiment content d’avoir pu partager cette aventure avec toi et Manu ! A bientôt pour d’autres aventures….

  7. #7 by manu p on 6 septembre 2012 - 4:49

    Bravissimo Marc!
    Très beau récit !
    De très beaux souvenirs malgré mon abandon avec nos familles respectives.
    A+

  8. #8 by sherpa on 6 septembre 2012 - 7:03

    Un vrai bonheur de te lire.

    Impressionnant,tout simplement.

  9. #9 by Yann on 8 septembre 2012 - 12:07

    Très belle course, je s’avais que tu irais au bout parce que je te connais depuis tellement longtemps. T’es un vrai passionné, mais qu’est ce que tu m’as fais stresser durant ces heures ou Fred me disait « il ne va pas bien »,  » il est vomito », « il est tombé ». Mais finalement tu as finis. Alors voilà je suis juste fier d’avoir un ami un vrai comme toi……….

  10. #10 by Hervé on 20 février 2013 - 3:06

    Suis retourné sur ton site, et je vois cette course (c’est bien le bon terme ?)

    Chapeau Marco, pour ton récit, ta persévérance, ta folie 🙂

    Garde bien toutes ces notes, un bon bouquin t’attends.
    RV

(ne sera pas publié)