06 juillet 2014 – Tour des Glaciers de la Vanoise – Pralognan (73)

Le site de l’organisation Les résultats Le parcours: .gpx .pdf .kml
Distance : 72 km Dénivelé positif: 3500 m Dénivelé négatif: 3500m

« La différence entre la drogue et le sport extrême, c’est qu’après une journée passée à consommer de la drogue vous vous sentez misérable. En revanche après une journée d’ascension extrême vous vous sentez Dieu. » Killian Jornet

Note préliminaire:

Les photos qui suivent dans le récit sont l’œuvre et la propriété de © MICHEL Arnaud retrouvez ses courses et photos en cliquant sur le lien.

Le récit:

Samedi matin, je retrouve Manu et Sarah à St Léonard. C’est dans le Manu-magicbus que nous partons pour le TGV : Tour des Glaciers de la Vanoise. Ce trail a été longtemps mythique et décrit comme le plus beau trail de France, dont les dossards s’arrachaient en quelques jours. Pour moi il a une saveur un peu spéciale. En effet, Pralognan a une place particulière dans l’esprit des enfants avec un superbe séjour que nous y avons passé il y a quelques années. C’est aussi le lieu de départ du Tour de la Grande Casse qui reste un des plus beaux trails que j’ai fait, et certainement pas loin d’être le plus exigeant.
Après un trajet sympa nous nous installons au camping municipal : pile poil sur le trajet de la course à quelques centaines de mètres de l’arrivée. La tente de Sarah est rapidement installée. Pour les 2 vieux,  Manu et moi, ce sera dodo dans le magicbus.
Récupération des dossards, j’en parlais à Manu qui est déjà venu en 2012: le directeur de l’office du tourisme n’est pas des plus avenants et la dotation est toujours aussi maigre.
18h30, briefing : petit moment d’émotion, le patron des secouristes CRS, figure incontournable de l’organisation des Trails en Vanoise est décédé récemment… Puis ce sera un peu longuet. Il y a juste 2-3 trucs essentiels à retenir. D’ailleurs Sarah va s’évertuer à apprendre par cœur ces quelques points et les noms des refuges où se trouvent les ravitos : elle a un peu la pression depuis qu’on lui a dit que ce ne serait pas balisé dans pas mal d’endroits (Parc national oblige). Personnellement c’est la chaleur annoncée, 29° à 1000m qui me titille un peu…
Allez petit casse-croûte et au lit : ils ont avancé le départ à 4h, ça va encore faire une nuit courte. D’ailleurs quand le réveil sonne à 02h30 ça pique un peu, je dormais comme un bébé.
On arrive sur l’aire de départ 1/4h avant le départ : les deux avions qui m’accompagnent sont déjà aux avants postes, pendant que je sirote un thé bien sucré. Je me cale avec eux, mais je sais déjà que dans quelques minutes je ne les reverrai plus. En effet, je retrouve tout juste l’envie de vraiment courir : nous ne sommes que 5 semaines après l’Ultra de l’Euskal Trail. Je n’ai clairement pas encore récupéré, même si j’ai quelques belles sorties à mon actif. L’objectif affiché aujourd’hui est clair : faire une très belle balade en se faisant plaisir et sans aucune prétention. De toute façon je sais que je n’ai aucune vitesse ni capacité à « me tirer dessus ».
Allez c’est parti. Je ne vois déjà plus que l’arrière des chaussures des deux champions. D’ailleurs je me fais doubler abondamment. Quelques centaines de mètres en ville et on bifurque à gauche vers le Mont Bochor.
D’entrée la couleur est annoncée : ça gratte. On va se faire 1100m D+ en 7 km en guise d’apéritif. Cette fois je ne me suis pas loupé, j’ai pris la bonne frontale, pas comme au dernier Belfortrail. En levant la tête et en regardant le ciel on voit qu’effectivement nous allons avoir un temps de toute beauté.
Je me mets dans ma bulle sans m’occuper de ceux qui m’entourent. On n’arrête pas de me doubler : je sais que beaucoup sont partis bien trop vite. Je suis exactement comme en ultra, même rythme, même gestion. D’ailleurs je pense que ça va être la constante de la journée : pas ou peu d’intensité, juste du beau et du bon.
Cette montée a vraiment une saveur particulière, j’y retrouve chaque petite parcelle des premières randonnées alpines des enfants. Sur le côté j’aperçois Julien Rancon parrain de l’épreuve qui nous encourage. Déjà debout il prend visiblement son rôle à cœur. Je continue à être surpris par le rythme soutenu de ceux qui me dépassent ou d’autres qui soufflent déjà forts. J’entends que quelques-uns ont peur des premières barrières horaires qu’ils estiment très serrées.
Nous voilà au haut du télésiège. Je me retourne, je vois pas mal de frontales, mais un gros paquet est encore dans les arbres. C’est ici que ma puce avait rendu les armes après une superbe marche où elle nous avait épatés à deux ans et demi. Là le paysage se découvre. Nous avons quitté la forêt pour de longues heures. Le soleil illumine déjà les hauteurs. Les premiers vont avoir droit au lever du soleil sur les cimes : j’y serais certainement un tout petit peu trop tard. Là le chemin se fait plus large. Nous arrivons bientôt au pont où se cache la marmotte qu’admiraient les enfants. Nous sommes sur la route du sel que prenait les anciens du temps des romains : sacré labeur. C’est toujours ce genre de truc et mon attrait pour l’histoire (et les histoires…) qui me font relativiser. Nous sommes ici pour un plaisir sportif sommes toutes très aseptisé. Ceux qui se coltinaient ces montées par tous les temps pour grappiller quelques pièces ou juste pouvoir manger en bavaient vraiment.
Je me retourne, le serpentin de frontales avec les sommets en toile de fond est superbe. Allez encore un peu, voilà le lac des vaches. C’est toujours aussi beau avec les pierres plates qui affleurent, je m’y amuse même en petites foulées. Encore un tout petit effort, avec un premier court passage dans la neige et nous voilà au pied de la Grande Casse, point culminant de la Savoie. On va rester presque à plat jusqu’au refuge de la Vanoise : voilà déjà un bon coup de cul de fait. Tous les voyants sont au vert même si je n’avance pas bien vite. Nous sommes au km 7. Je fais rapidement le plein d’eau, prend trois carreaux de chocolat, enlève ma frontale et je repars. D’ailleurs je m’aperçois que j’ai laissé l’appareil photo à la voiture. Pour une fois que je suis motivé à faire des clichés : quel âne ! Je n’aurais plus qu’à aller à la pêche aux photos sur internet…
Nous attaquons une partie assez plane et même légèrement descendante où l’on traverse de nombreux ruisseaux, ou longeons de « minuscules lacs ». Je me souviens parfaitement de mon retour lors du TGC. Ici je n’avançais plus avec mon talon « ouvert ». Ah : ça tourne, c’est là qu’on quitte l’itinéraire inverse du TGC. D’ailleurs il y a un panneau qui indique « Pont de Croe Vie », nous c’est direction refuge de l’Arpont. Le domaine des neiges éternelles est sur notre droite avec sa grosse calotte glacière. D’ailleurs voilà un joli petit névé à traverser : ça passe plutôt bien. Coté coureur je me sens bien en harmonie avec le milieu qui m’entoure. Par contre pas moyen d’accélérer ou de hausser le rythme. Mais bon il n’y a ni excuse ni miracle à attendre Je savais qu’aujourd’hui ce ne serait pas un jour à performer. Ce ne sont pas mes quelques derniers entraînements qui allaient remettre le mec sur une autre planète. Alors on se remet en mode ultra ou sortie longue et on profite. Et franchement c’est assez génial de pourvoir vivre une course où tu prends vraiment le temps de savourer l’environnement et la qualité du parcours qui t’es proposé, surtout avec une météo pareille. Là où je tique un peu, c’est en pensant à Manu et Sarah qui parlaient de 10h de course ou moins. Là je suis parti pour une douzaine d’heures : ils m’attendront douchés et reposés : tant pis pour eux (rires).
On attaque le premier d’une longue série de sentiers en balcon. Il est assez technique mais j’arrive à y courir, ou plutôt à y trottiner. J’ai toujours une certaine appréhension quand il faut se lâcher dans du technique depuis mon entorse : va falloir passer outre. Alors je me dis : « on passe en mode doucement mais tout le temps, fais ta course et uniquement ta course, t’occupe pas des autres ». Je commence quand même à repérer 2 ou trois têtes que je vais recroiser quelques fois au cours de cette journée.
Je trottine donc en alternant parfois avec un peu de marche rapide. Je n’ai pas trop l’impression de souffrir de l’altitude, ou peut-être un peu au niveau digestif. En effet, je sens que j’ai le bas du ventre un peu tendu à force de respirer bien profondément. Il faut que je garde à l’esprit tout ce que maintenant je sais gérer. Surtout manger et boire très régulièrement sous peine de le payer cash. Je lève régulièrement la tête pour admirer le paysage. C’est somptueux. Nous sommes et allons rester quasiment toute la journée à plus de 2000m. Sommets, vallées, sentiers, tout aspire au rêve et à la contemplation. On descend vers le 2eme ravito. C’est un peu technique et je n’arrive toujours pas à me lâcher. D’ailleurs j’ai une drôle de sensation juste au-dessus du genou. Musculairement je sens le bas de la cuisse un peu fébrile. C’est une sensation que j’ai déjà eu en skis, normalement ça devrait passer avec les km. D’ailleurs bien que très prudent j’avance sans m’en apercevoir et arrive bientôt au refuge de l’Arpont.
En arrivant sur ce ravito je me dis que je vais me faire un bon casse-croûte et préparer mes réserves pour la suite. Mais là c’est la déception. Le ravito est franchement léger. Certes on y trouve saucisson et fromage, mais il n’y a que du pain de mie franchement pas top, et le saucisson me paraît assez gras. Le fromage lui est coupé très grossièrement et n’engendre pas d’envie sous la chaleur qui commence à poindre. Heureusement il y a des pommes, des oranges, des bananes, quelques tucs et … « niente ». Je mange donc deux quartiers de pomme et en mets deux autres dans mon cuissard magique : heureusement que j’ai encore des réserves. Je fais le plein d’eau à la fontaine, je bois un petit fond de coca et c’est reparti en marchant. J’en profite pour boire un gobelet d’eau gazeuse et manger encore un peu.
On reprend la descente. C’est un peu moins technique et peux m’y lâcher un peu plus, mais c’est sans souplesse ni efficacité : il y a du boulot pour l’Echapée belle qui s’annonce des plus techniques.
Ah on remonte. J’en profite pour manger une poignée d’amande. Il faut reconstituer le bol alimentaire. La découverte des amandes en course lors de l’Euskal a été encore une avancée. Hier c’est Sarah qui m’a donné des idées avec ces histoires de patate. J’en mangerai d’ailleurs bien une salade façon « maman » : miam…
Ah ça remonte. On doit reprendre 300-400m de dénivelé. Je me sens bien en montée même si je n’y ai pas un gros rythme. Qu’est-ce que j’aimerai avoir les cuisses et le souffle de la sortie de l’hiver ! Mais je sais exactement comment retrouver cela, va juste falloir trouver le temps de l’appliquer. Ah, ça s’adoucit. Je continue mon mantra : boire, manger, regarder, rêver. Surtout ne pas se mettre la pression avec les coureurs que je double ou qui me rattrapent. J’aime bien cette partie. On alterne légères montées et descentes, traversées de ruisseaux, épaules dominants les vallées. On fleurte toujours avec la haute montagne. Je me surprends même à tenir un petit rythme tranquille dans les parties planes ou légèrement montantes d’un sentier en balcon. Quel régal pour les yeux et l’esprit. Tiens voilà une belle descente. Le sentier n’est pas technique. Je m’applique à prendre chaque lacet et à ne pas les couper. Pour une fois je cours vraiment, même si pas bien vite. Je vois un village : normalement c’est la vallée de la Maurienne si ma géographie alpine n’est pas défaillante. J’aperçois des coureurs en contrebas tous proches. Mais je ne les rattrape pas : en fait, à vol d’oiseau on se toucherait presque, mais il y a plusieurs lacets entre nous. D’ailleurs 2 coureurs me rattrapent dont un en bleu que j’appellerai « visière » : ils ont coupé deux virages. Son compagnon parle tout le temps… Là c’est mon tour d’en rattraper un à la régulière, celui-là ce sera « fluo ». Nous sommes au point bas de cette partie. On quitte le sentier montagneux pour revenir sur une partie plus herbeuse où il y a un petit coup de cul vers le ravito de mi-parcours. Tiens la bas j’aperçois « les 2 jeunes ». Apparemment ce sont deux néophytes sur ce type de distance mais ils s’en sortent très bien. Ouh là, j’ai du mal à repartir en montée. Un demi-gel, de l’eau et je me dis que je vais me refaire la cerise au ravito.
Bon ça passe : on est à plat sur 200m et voilà le ravito. Nous sommes au refuge de Plan Sec. Je voudrai couper la rubalise pour faire le plein d’eau mais on me rappelle gentiment à l’ordre : il y a tout ce qui faut. D’ailleurs les bénévoles sont supers sympa et m’aident à faire le plein. Je bois eau et coca. Prends deux tucs dans la poche, et repars en mâchonnant du saucisson et du fromage. Par contre là j’ai fait une vraie erreur : j’aurai du me poser 5 minutes. Un coureur que je vais appeler « saharienne » me dit que c’est dur de repartir. Je lui réponds que je ne m’attarde pas et préfère marcher sous peine de rester coincé : idiot prétentieux que je suis…
Le paysage reste magnifique. Nous surplombons un lac à deux niveaux avec 2 barrages successifs. Nous descendons mais on aperçoit déjà les coureurs qui remontent vers le col du Barbier.
Je me sens fébrile : je sais que je n’ai pas assez bu ni assez mangé au cours des deux dernières heures. Il faut que je me refasse la cerise en montée. Voilà d’ailleurs l’entame. Ouch, je n’y suis plus. Ça revient fort, d’abord Saharienne, puis les 2 jeunes, et d’autres avec qui nous jouons au yoyo depuis un certain temps. Je suis un peu scotché. Je sais qu’il faut que je me ravitaille et que je gère la chaleur et le soleil : heureusement qu’à cette altitude il y a de l’air. Je fais l’effort en mangeant deux ou trois bonbons à la myrtille, quelques amandes et une ou deux pastilles Vichy : ça fait du bien. J’arrive en haut de cette petite cote bien casse-pattes. Je décide de me poser 5 minutes pour un vidage de chaussures en règle. En effet je sais qu’il y a une grosse descente dans peu de temps. Je me mets sur un caillou et en profite pour admirer le paysage. Ce n’est pas du temps perdu : juste un moment très agréable à boire un coup et casser une petite croûte en dépiautant mes petits bouts de pomme. Voilà visière qui me demande si tout va bien, je lui réponds avec le sourire et puis c’est au tour de Quechua et deux ou trois autres. Je repars tranquillou toujours « doucement mais tout le temps ».
On reste un peu en balcon avec une ou deux petites relances de temps en temps. Voilà un petit coup de cul dont je profite pour m’alimenter encore et pour rattraper celle qui doit être 3 ou 4ème femme. On entame la descente, je me cale derrière elle. Elle me demande si je veux passer : non, elle a le rythme idéal, je ne parviens pas à accélérer aujourd’hui. Fluo nous rattrape. Nous sommes en sous-bois : c’est l’un des seuls moments de la course. Nous faisons un gros morceau de la descente en se suivant. Je suis obligé de lâcher le morceau; j’ai la sangle abdominale qui me fait un peu mal côté droit. C’est clair que je n’ai pas assez mangé, comme d’habitude quand il fait beau. Mais là je pense plutôt que c’est parce que je n’ai pas su m’arrêter correctement au ravito. Mais bon le prochain doit arriver assez rapidement, on verra là-bas. D’ailleurs voilà le point bas. Nous devons être à 1900m d’altitude. 02 anciens me rattrapent. Ils me disent que le coup de cul jusqu’au ravito est très court : l’un d’eux a fait toutes les éditions. Il m’explique comment gérer la course, comment gérer une course tout simplement, en me demandant si c’est ma première fois sur ce genre de distance… Il voit que je sourie. On échange un peu sur nos expériences et ils me laissent gérer mon arrivée sur le ravito. Là je sais que ce qui va suivre est le juge de paix de la course, un peu à la manière de la montée au Hohneck coté alsacien lors du dernier TVL.
Nous sommes donc au refuge de l’Orgeres. Les 2 jeunes repartent. Je me pose pendant qu’on me fait le plein. Je mange un peu d’orange. Le ravito est toujours réduit à sa plus simple expression : j’aurai adoré un bouillon. Mais bon c’est le jeu de la semi-autonomie. On me dit que je suis dans les 200 premiers en riant : normal je suis censé être 101ème. Je souris et réponds : franchement aujourd’hui je m’en fous je suis en balade. Là les 2 ou trois personnes qui m’entourent me regardent bizarrement, l’air de dire que le soleil a dû me taper sur la tête. Je repars avec de la pomme dans les poches après avoir bu deux verres d’eau gazeuse et manger un bout de fromage accompagné de deux quartiers d’orange. Je me suis bien amusé à jouer au basket avec les épluchures : élucubrations mentales en cours de course… Je repars avant les quelques coureurs repérés précédemment. Je sens que je n’ai pas beaucoup de jus, mais je préfère faire une pause plus haut, à l’ombre dans une bonne dynamique. En plus j’ai un début d’échauffement sous le pied droit qu’il faut que je soigne. Je monte assez péniblement mais fais appel à mon stock d’images positives : ma belle en mariée (13 ans dans quelques jours), mon grand gagnant son 1er biathlon, ma puce entrain de rire aux éclats. J’avance donc tout sourire mais sans grand rythme. Je regarde vers le bas, j’ai dû faire 150m de dénivelé et on va bientôt retrouver le soleil. Je m’arrête donc sur un caillou. Je commence par manger. Et en mâchonnant mes amandes. J’enlève chaussure et chaussette et mets un bout d’élasto sur l’échauffement. Je finis de me refaire la cerise pendant que ceux laissés au ravito me rattrapent. Ils ne comprennent pas trop pourquoi je suis arrêté là. Je leur explique et profite de la fraicheur. Je rêve un peu : pourquoi se faire mal, faire des choses aussi dure et aussi longue ? Toujours plus long, toujours plus dur ? Contrairement à ce que certains pensent il ne s’agit pas d’une fuite en avant. Avec la difficulté j’ai appris à ne pas courir pour les autres ni par rapport aux autres. J’ai juste appris à me découvrir et à grandir, à me dire que l’abandon n’est pas une option sauf cas de force majeure (blessure). Qu’il faut juste redescendre sur terre, se retrouver, reprendre le bon chemin et repartir. Alors, je repars, le pas se fait plus ferme, les cuisses plus fortes. Pas de pression, je repars au rythme montagnard, il y a encore 800m D+ jusqu’au col. Nous sommes à nouveau à l’abord de la haute montagne. Je sors ma dernière arme : un peu de musique. Je chantonne et accélère imperceptiblement. Ça y est tous les voyants sont à nouveau au vert, d’autant plus qu’un nuage cache un peu le soleil et m’offre la fraîcheur que j’aime.
Le sentier s’adoucit, je rattrape Saharienne, puis dépose les deux anciens qui terminent d’halluciner en me voyant tout sourire en train de chanter. Là ça sent la haute Montagne. On voit un col, mais je sais que ce n’est pas le bon, il reste au moins 300m D+. Quechua me semble cuit, je l’encourage, tout là-haut je vois le névé qui nous mène au point culminant. Y a bon, ça va être un vrai plaisir à franchir. On se rapproche à petits pas. Fluo va entamer sa traversée dans la neige, il a l’air également un peu à la dérive. Je le rattrape juste lorsque la pente s’infléchit. Là on ressort les vieux repères. Un pas après l’autre bien posé en pensant à son équilibre en respirant et sans s’affoler. Sinon ça glisse on perd de l’énergie et on s’énerve. Il fait bien plus frais au contact de la neige. J’ai entraperçu un secouriste au passage du col. Je ne me sers pas de la corde qui gît à mes pieds, le passage n’est pas dangereux il faut juste être attentif. Et comme souvent dans ces cas-là je me retrouve au col sans m’en apercevoir. Je bascule de l’autre côté. Nous sommes à près de 2900m. Ils sont trois ou 4 dont 2 secouristes. Je leur demande s’ils n’ont pas trop froids et eux m’encouragent. Il y a quelques cailloux puis on retrouve la neige. Ça glisse : mon prédécesseur le joue à la luge à fesses. Pour ma part je trottine en tapant les pieds ou fait de la ramasse : je m’amuse comme un gamin. Je sors du premier névé. Je me remets à trottiner en buvant un coup.
Sauf chute, ça y est la course est gagnée, j’arriverai en bas en bon état. Le secteur est toujours très joli. Je me souviens qu’un peu plus bas c’est là que nous avons fait nos premières randonnées avec les enfants. Pour que ma puce avance nous lui racontions des histoires d’un petit chat « guigui » à qui il arrivait des tas d’aventures. C’est en me remémorant ces histories que j’enchaîne à nouveau les passages en névé. Dès que c’est pentu je choisi une trace déjà lissée et m’y amuse comme un jeune chamois en ramasse, sinon c’est mode trail blanc. J’arrive sur le dernier névé et aperçois un gros refuge. C’est là que normalement est installé le dernier ravito. Je sors de la neige, tourne deux fois à droite et j’y suis. Ici c’est un peu plus festif. Il y a toujours aussi peu de choses sur le ravito. Je vois un sachet de soupe aux vermicelles, mais il n’y en a pas de faite. Un bénévole me remplit mes flasques. Il porte une veste de la Pierra-Menta, on discute ski-alpi. Je repars.
Le chemin ressemble à celui de la descente depuis le lac des Vaches: assez large et facile. Je dois m’arrêter, mon sac me gêne. En fait la plaque que j’ai mise en séparation est partie de travers et tout est sens dessus-dessous. Je perds 2 minutes mais ça n’a aucune importance. Je repars. J’aperçois saharienne au loin. Il n’a pas l’air fringuant. Je continue mon petit bonhomme de chemin en grignotant les bouts de pomme piqués au dernier ravito.
L’échauffement me gêne un peu mais comme le chemin est facile j’arrive à allonger le pas. Je prends mon temps et sans pression je rattrape saharienne en l’encourageant au passage. J’aperçois un autre coureur un peu plus loin. Je reviens dessus: finalement c’est un randonneur. Il y a d’ailleurs pas mal de monde qui se promène dans le coin. On arrive sur une ferme auberge. Je me souviens parfaitement du coin. Il doit rester une dizaine de km jusqu’à l’arrivée. Je n’arriverai pas à passer sur les 12h.
Je passe la petite bosse de la ferme et cette fois ci rattrape effectivement un coureur. Au moment où je le double un autre coureur me double comme une balle. Je suis un peu effaré par sa vitesse. D’ailleurs sans m’en apercevoir d’abord en le suivant du regard j’accélère également. La pente se fait plus forte, je laisse aller les cuisses: là je n’ai pas d’appréhension, le chemin est facile.
On passe un virage, je regarde derrière moi: on dirait que ça revient derrière. Il y a pas mal de randonneurs qui nous encouragent: c’est très sympa, ça sent l’écurie. Ah voilà la fin du chemin, on entame un petit bout de bitume. J’aperçois encore la casquette de l’avion de tout à l’heure: il a bien levé le pied. On traverse pour retrouver un chemin: plus personne derrière moi??? Ah oui je suis plus vite et pas trop mal. Mais bon ça remonte, et en haut de cette cote je vois 2 coureurs. Heureusement ça ne dure pas. On dirait que l’un des 2 coureurs et la femme de tout à l’heure. Ça sent vraiment l’écurie, je reconnais bien les lieux, il doit rester 2 km.
Je rattrape les 2 coureurs dont l’un est bien la féminine de tout à l’heure. Elle est troisième. Je reste avec eux, on discute un peu. Hors de question que je les double à 1 km de l’arrivée. On passe devant le camping. Il reste 500m. On discute et voyons l’arche d’arrivée. Les arrivées sont toujours super sympas. Nous faisons passer la féminine et je pousse le coureur devant moi. Ils ont été plus fort que moi aujourd’hui, on ne sprinte pas pour une place aussi loin dans le classement, ça n’a aucune incidence pour moi.
Évidemment Manu et Sarah sont là. Ils sont douchés et tout frais.
Sarah a gagné haut la main chez les filles. Elle a même failli mettre une correction à Manu et le rattrapant au sommet du dernier col. Le sang chaud de Manu a alors effectué un gros tour et il a fait une grosse descente pour arriver 15eme au scratch. Ce sont vraiment deux avions. D’ailleurs c’est la remise des prix. J’applaudis Sarah sur le podium depuis mon banc, où je mange des oranges. L’estomac reprend sa place, ce sont des sensations pas toujours très agréables. Je préfère l’ultra: l’intensité y est moindre… Pas de podium aujourd’hui pour Manu. Il est quand même 4éme en V1 : chapeau…
Finalement je suis très content de ma course. Avec mes moyens du moment je ne pouvais pas faire mieux. J’ai allègrement profité des paysages de ce superbe trail. Mais je me suis régalé et viens de franchir une étape de ma quête vers l’Echapée Belle. En effet, il va falloir retrouver du pied, de la cuisse, du mental, de la qualité…
En attendant je me dirige vers la douche en compagnie de Manu. Sarah continue à discuter en attendant un de ces amis. Dans le Manu-Magicus je m’allonge un peu pour tout détendre et buvant un peu de Perrier citron. Manu repart chercher du fromage. Je me douche ou plutôt m’asperge d’une eau trop brûlante, pour s’y glisser. En revenant Sarah a retrouvé son ami qui s’est arrêté sur le chemin vers l’arrivée. Ils discutent. Il ne repartira qu’une fois encouragé à finir la course : il se contrefout du classement. Quelque part c’est lui qui a raison : et je le rejoins, une perf n’est qu’une histoire d’ego. Mais c’est aussi un ego que l’on place à un certain niveau et dont on se donne les moyens de le satisfaire plus ou moins. Pas un égo péjoratif, un ego qui nous construit et nous fait avancer : il faut s’aimer un minimum pour aimer les autres… J’en suis là de mes réflexions lorsque les deux champions me rejoignent. Nous n’avons plus qu’à repartir vers les Vosges.
Je reste à l’arrière du van. Et je m’endors dans les lacets qui nous ramènent vers le bas de la vallée. Je ne serais pas un compagnon très loquace jusqu’à Albertville puis Annecy où nous nous arrêtons pour manger. Je repends mon rythme de sommeil jusqu’en Suisse : quelle marmotte. C’est alors Sarah qui va conduire et Manu dormir. On échange un peu, chacun un peu perdu dans nos courses ou rêves respectifs. La pluie tombe sans discontinuer. Manu dors paisiblement. Je reprends le relais à la frontière entre les 3 pays : il ne pleut plus, il n’y a plus qu’à rentrer. Dans ce col pris tant de fois je pense à ma petite famille qui dort, à qui je dois ces belles aventures. A ma puce que je ne verrai pas avant plusieurs jours, au grand qu’on va ainsi avoir seul. Je n’aurai plus qu’à retrouver ma belle et m’endormir des images plein les yeux.

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