01 juillet 2016 – Dolomiti Sky Run – Braies (Ita.)

Le site de l’organisation Les résultats Le parcours: .gpx .pdf .kml
Distance : 138 km Dénivelé positif: 9400 m Dénivelé négatif: 10300m

« una extravangazza… »

Note préliminaire:

La photos qui suivent appartiennent à Remi H. elles ne sont pas toujours au bon endroit mais veulent juste vous attirer dans leurs filets…

Le récit:

Prélude:

Début d’année 2016. Mon programme est déjà posé en terme d’ultra, Manu et Remi m’annoncent qu’ils partent en Italie faire la Dolomiti Sky Run; petite plaisanterie d’environ 130km pour 10000mD+/11000mD-. Initialement je ne peux les accompagner mais ne peux finalement me résoudre à les laisser à partir sans moi. C’est après forces tractations que je parviendrai à les accompagner ; cette décision tardive ne sera pas sans conséquence. En effet elle influencera grandement  sur mon premier abandon en course sur l’Ultra du Bout de la Drôme. Le trajet en voiture avec Manu sera sans concession : nous sommes déjà dans nos courses et échangeons plus que jamais sur la thématique du trail…

C’est après quelques péripéties vénitiennes que nous nous retrouvons tous les 3 à Belluno. Cette ville sera normalement le théâtre de notre arrivée à l’issue de la traversée de l’Alta Via N°01. Cette « Haute Route », classée au patrimoine de l’UNESCO, traverse la chaîne des Dolomites du Nord au Sud et fait que la course suivra un itinéraire « logique » avec une histoire et un parfum d’Échappée Belle…
Vendredi matin. Nous prenons la navette et ses 3h de route où nous faisons la connaissance de Paul Alexandre 4ème français engagé sur cette course. C’est également l’occasion de faire une pause à Cortina d’Empezzo lieu du départ/arrivée du Lavaredo où j’étais déjà en compagnie de Remi. Contrairement à ma première intention, j’oublie de dormir dans le bus. A notre arrivée à Braies je me sens soudainement déjà bien fatigué. Une envie de dormir va me tarauder toute la journée et les minis siestes effectuées n’y changeront pas grand-chose. Après avoir récupéré dossards, sacs de base vie etc., l’heure du départ approche. J’essaie de me mettre dans ma bulle. Je rêvasse, pense à la situation géographique du départ : nous sommes au début des Dolomites, à la limite du Sud Tyroll. Toutes les indications sont à la fois en allemand (autrichien plus exactement) et en italien avec même une préférence pour l’allemand… Mais pas grand-chose n’y fait je ne suis pas complètement à la course. D’ailleurs je n’ai rien préparé de spécifique : je n’ai imprimé le profil que quelques heures avant de prendre l’avion. Je n’ai pas préparé de stratégie de course. Ou plutôt si: gérer, gérer encore gérer avec une constante. Je dois finir en bon état. En effet l’objectif de l’année (UT4M) ne sera situé que 6 semaines après cette course et je ne pourrai pas me permettre d’avoir 2 mois de récup. Par ailleurs j’ai encore en tête le coup de chaud et l’impossibilité de m’alimenter de la Drôme, je dois donc retrouver des assurances voire des certitudes sur ma gestion de course. Il faut partir et rester vraiment cool tout le long.
J’en suis là des mes réflexions lorsqu’il est temps de nous placer dans le sas du départ. Cette fois ci nous ne nous y attardons guère. Nous y sommes d’ailleurs peu nombreux : à peine 180. Encore quelques mots de l’organisateur et c’est parti.

La Course
Braies – Rifugio Biella

Le peloton se met en route à un rythme que je trouve bien sage même pour les premiers. Nous devons être en 50ème position environ. Je me cale derrière un petit groupe où se trouve les 3 premières femmes: comme souvent je vais essayer de me caler sur leur rythme des plus sages et réguliers. Tous les coureurs qui m’entourent ont déjà leurs bâtons en main. Les miens sont dans le logement que j’ai bricolé il y a peu. Le large chemin s’élève peu à peu. J’écoute mon cœur et ma respiration. Tout me semble facile mais pas impérial. Je me dis que le pic de forme était il y a 3 semaines ???
Le peloton est déjà largement étiré lorsque nous arrivons au lac de Braies. Déjà le paysage est magnifique. Toutes les variétés de bleu s’y retrouvent, le sentier qui surplombe légèrement le lac est bien agréable, la course va vraiment se faire très belle. Coté sensations par contre je n’arrive pas à me mettre dans le bon tempo. Pas assez vite, trop vite, c’est bizarre, je me sens « flou »… Mais ce n’est pas grave ça va venir, je lève encore la tête pour regarder la montagne. J’accroche l’allure d’Alexandre qui est juste devant. Ça y est nous tournons sur la gauche et allons attaquer la première montée franche de la course. Je déplie les bâtons et commence à marcher. Je me sens tout de suite mieux. Je recherche de la réflexion et de la sagesse. Surtout pas comme en Andorre, pas trop vite, c’est encore suffisamment long. Le sentier me rappelle immédiatement la montée sur le Maupas, l’un des premiers 3000 des Pyrénées que j’ai fait il y a… 25 ans… Marrant comme certains souvenirs peuvent remonter à la surface… Je temporise et me retourne : la vue sur le lac est juste magnifique avec la montagne en arrière plan. Manu est juste un peu plus bas, il n’y a pas une minute entre nous…
Il fait assez chaud et je transpire, mais on sent que la nuit va tomber rapidement. J’essaie de me caler dans un groupe, de trouver le bon rythme. Mais nous sommes peu sur cette course, on sent que chacun essaie de réguler son propre moteur. Un ancien me double, il souffle comme une forge. Pourtant il semble être un vrai adepte de la marche, habitué aux bâtons et au fort dénivelé. Nous nous retrouvons assez rapidement en altitude, une dizaine de coureurs me précède il en est de même juste derrière, chacun s’observe, se jauge. Le chemin se fait plus technique et je reviens imperceptiblement sur mes prédécesseurs dans lesquels se trouvent maintenant 4 féminines. D’ailleurs je vois au loin une flask qui tombe d’un sac à dos, mal engagée dans sa poche. Personne ne la voit, sauf mon prédécesseur qui la ramasse. Nous avançons de concert en souriant : la coureuse s’est arrêtée on lit l’inquiétude sur son visage, elle récupère la flask, repart derrière nous mais nous redépasse très rapidement : j’apprendrais bien plus tard qu’elle finira première féminine…
La pente se fait plus douce, le chemin bien plus roulant. Je reste en visu d’Alexandre et porte mon regard au loin. Le premier ravito est déjà là, il commence à tomber quelques gouttes.
Rifugio Biella. Alt. 2327m. Km 11.

Rifugio Biella – Rifugio Fanespasso

Les coureurs arrivent à peine et repartent aussitôt. J’échange quelques mots avec Alexandre qui met sa veste. Je me dis que je vais faire de même; mais je veux remettre mes manchettes et ranger mes bâtons. Je m’emberlificote dans les manches de la veste, dans le sac car le dossard est mal agrafé à la fois sur le sac et le T-Shirt. Je m’énerve pour rien. Finalement je réfléchis, je prends mon temps ; me calme et respire. J’observe le ravito : il n’y a que peu de chose. Je bois un peu de coca et repars tranquille. Le chemin est large en léger faux plat descendant. Je m’arrête et range mes bâtons. Je me fais dépasser par la dizaine de coureurs que j’ai rattrapée dans la montée précédente. Ce secteur m’en rappelle un du Tour des Glaciers de la Vanoise : même type de paysage, même type de sensations. Je ne suis pas mal mais pas très bien non plus. Je trottine et jette un œil à ma montre. Pas plus vite ça ne servira à rien. Les écarts semblent se stabiliser. Papy marcheur me double. Nous arrivons sur un refuge, je ne trouve pas trop le chemin, le balisage est vraiment light. Une coureuse au maillot bleu et blanc me rattrape et m’indique à gauche où je retrouve un drapeau et le bon chemin. Nous sommes dans une zone d’alpage. Le chemin reste carrossable et donc très roulant. Je vais jouer au yoyo pendant un long moment avec 5 coureurs et coureuses : dès que ça monte je les dépasse très tranquillement dès que ça se court ils me doublent à leur tour. Je suis relâché au maximum. Il est vrai que je ne suis pas au mieux, pas un jour sans mais un jour en creux. Je n’ai pas l’œil du tigre, mais une forme de lassitude alors que tout est au mieux pour m’exalter. Le paysage s’étale en zone pastorale lorsque nous arrivons déjà en vue du 2ème ravito, je lève la tête, visiblement nous allons renter dans une zone plus alpine, avec un peu plus de dénivelé. Je m’arrête, bois un verre de coca, fais les compléments de mes flasks. Je prends un morceau de banane et me remets en route tranquillement.
Ravitaillement de Rifugio Fanespasso. Alt. 2058m. Km 26.

Rifugio Fanespasso – Passo Falzarego

Le sentier s’élève immédiatement. Je prends mon temps mange ma banane en regardant vers l’arrière, le paysage reste superbe. Manu est juste là un peu en contrebas. J’ai toujours cette sensation de mou, d’être en creux. Je décide d’accélérer. Les jambes réagissent instantanément. Je rattrape les coureurs qui me précédent un à un. Je me concentre sur la respiration, sur le déroulé des jambes : ne pas forcer sur les jambes ou les bras, être fluide souple et efficace. La machine déroule et tout va pour le mieux. Mais la tête n’y est pas complètement. Je me dis de faire ma course uniquement ma course, rien que ma course. Quelques gouttes se remettent à tomber. Je retire les manchettes sur mes bras, remets ma casquette. Le terrain se fait de plus en plus technique : ça sent la haute montagne. Je me régale, le paysage est vraiment très beau et le terrain me convient à merveille, mais je me sens fatigué. Petit à petit je ressens des sensations très proches de celle de la première partie du Lavaredo : est ce l’air des Dolomites ? En effet j’ai de plus en plus envie de dormir. Je me dis que j’ai pourtant dormi comme une souche la nuit dernière mais certainement pas assez, et suis passé au travers de mes envies de sieste. Je sais maintenant d’où me viennent ses drôles de sensations : c’est juste de l’envie de dormir, de me poser. La pente s’infléchit mais se fait régulière nous sommes dans un pierrier. Je me laisse un peu doubler et arrive au col. Je me pose 2 minutes, j’enlève ma veste bois un coup et range mes bâtons. Je temporise pour regarder le paysage. Je vois Manu qui revient. Je l’attends. On échange quelques mots, je lui explique ma fatigue. Nous repartons de concert. Le passage est un vrai petit col de haute montagne qui a du être un peu engagé à une époque. Là des bénévoles ont fait un travail titanesque d’aménagement de sentier. La pente est très raide ; mais ils ont créé des lacets soutenus par du bois avec de la terre. On voit que les cailloux y sont enlevés très régulièrement. C’est impressionnant de travail : Manu m’en fait également la réflexion. Nous sommes un petit groupe de 4 ou 5. On me laisse la primauté. Je descends à ma main, les jambes bien détendues. La vue en contrebas est vraiment très belle, le paysage au dessus de nos têtes toujours des plus sympas. Nous remontons, je dis à Manu de partir, je vais me poser, faire peut être une micro sieste. Il s’en va. Je me pose deux minutes, j’en profite pour manger un peu. Je réfléchis. Il ne reste pas énorme jusqu’au prochain ravito qui sera la première base vie. La nuit va descendre lentement, je mets la frontale et repars même s’il me reste encore du temps pour l’allumer. En montée je suis toujours très facile, mais surtout ne pas forcer, ne pas accélérer. Gérer pour ne pas le payer, maintenant ou plus tard. J’arrive au point haut de la course nous sommes aux alentours de 2600m. Je n’ai plus qu’à me laisser descendre jusqu’à la base vie. La descente est à nouveau assez raide mais assez facile. Je sens que l’estomac n’est pas au mieux. Je sais que je n’ai pas assez mangé mais peu de ce que j’ai de le sac me tente. Il faut dire que j’ai trouvé les ravitos très succincts et quasiment sans rien dont j’ai envie à l’exception des bananes et d’un peu de coca. J’anticipe sur ce que sera la base vie. J’ai envie de soupe de pâtes, d’eau pétillante et de dormir un peu. J’arrive quelque peu à rêver mais pas comme d’habitude pas sereinement : je ne suis pas en mode ultra… Je mets donc de la musique mais ne parviens pas à accrocher mon esprit, les questions se bousculent. Pourtant une lumière me tient et me dit que tout va bien, que tout va bien se passer, quand j’aperçois la base vie. Dès que je la vois je me détends et respire un grand coup. Je suis déjà entrain d’enlever mon sac. Il y a une tente à l’extérieur où nous retrouvons nos sacs et qui tient lieu de ravitaillement. J’y croise rapidement Manu : il a l’air au mieux et tout sourire. Alexandre est assis : il a les jambes pleines de crampes, résultats de sa dernière course en Écosse dont il n’a pas encore récupéré. Je prends un bol de bouillon de pâtes. Ces dernières ne sont pas assez cuites : un comble pour des italiens. Je ne bois que le bouillon, et en reprends un deuxième. Je laisse partir Manu et vais dans le refuge. Je nettoie mes chaussures et chaussettes, fais le plein, vérifie toutes mes affaires, m’allonge et programme le réveil. Je m’endors instantanément et dors 12 minutes bienvenues d’un sommeil de plomb. Je suis bien, il fait nuit noire. Je rends mon sac et échange 2 mots avec Alexandre : il ne repartira pas. Je me remets en route en buvant un peu et m’enfonce dans la nuit en marchant. J’ai passé en gros une demi-heure à cette base.
Base vie de Passo Falzarego. Alt. 2110m. Km 40.

Passo Falzarego – Passo Giau

Nous remontons tranquillement vers un petit sommet situé à 2500m qui sera juste avant le Passo Di Giau. Nous devions y passer au Lavaredo mais nous n’y avions été que le lendemain en balade en raison de la neige : quel dommage d’y être de nuit… Ce tronçon va être très court. Je me laisse porter par la nuit et ses sensations que j’aime. Je me fais doubler par 3 coureurs. Pourtant, je me sens vraiment mieux, la pause a été plus que bénéfique. Je continue à m’alimenter par toutes petites touches : quelques raisins secs et un peu de pruneau. Je n’ai quasiment rien pris à la base vie, tellement le ravito était succinct… Je me dis pourtant qu’il faut que je mange plus, ça ne suffira certainement pas, ça ne peut pas suffire… Par contre les jambes sont enfin en route. Je les sens solides et réactives. Je ne dois surtout pas les pousser : l’objectif est juste d’arriver bien, la défonce est pour dans quelques semaines ou du moins je l’espère… Les 400m de dénivelé passent tout seuls, j’y rattrape 2 des 3 coureurs de tout à l’heure. Je m’aperçois à peine de la bascule, en rattrapant quelques coureurs, à proximité d’un refuge à peine éclairé. Je ne me souviens plus de la suite : je n’ai pas assez consulté le profil, je consulte ma montre, le col doit être tout proche. J’augmente la luminosité de ma lampe et laisse aller les jambes mais réfléchis : le sentier au col n’est pas comme cela il est normalement largement aménagé, il doit me manquer un bout. Je ralentis et lève la tête : une montagne me percute presque de plein fouet ou plutôt son image. J’ai oublié une courte remontée. Je me mets en mode doucement mais sereinement. Il faut que je mange, j’aspire sur une des flasks le thé qu’elle contient: lui par contre est excellent; parfaitement dosé entre goût citron et sucre. Voici un tout petit col, je contourne le reste de la montagne : l’aménagement du sentier apparaît à mes pieds, je sais que je vais arriver au Passo sous peu. Je me remémore notre sortie et le paysage alentour : je n’en vois rien, il fait bien trop noir. Seul la lumière du sol ressort de ses cailloux blancs parfaitement disposés entre deux lignes de fil canalisant les très nombreux touristes qui viennent jusque là. Voilà le col et son refuge. Le ravito est posé juste à coté. Comme d’habitude les bénévoles sont aux petits soins. Mais quelle déception : rien de chaud, pas de chocolat, pas d’orange, pas de tucs ou similaires, pas d’eau pétillante. Toujours le même pain ,sorte d’éponge que je n’aime pas, un peu de jambon de pays coupé en cube, du fromage qui ressemble à du parmesan si sec qu’on a du mal à l’avaler, j’en zappe les bananes que je ne vois pas en raison de ma déception. Néanmoins les bénévoles sont extraordinaires. Ils sont en pleine forme et semblent vraiment s’amuser. Ça fait du bien de retrouver un peu de mes congénères humains, il y a un moment que je n’ai vu personne…
Ravitaillement de Passo Giau. Alt. 2232m. Km 47.

Passo Giau – Rifugio Citta’ Di Fiume.

Je repars tranquilou. Ça remonte légèrement je visualise parfaitement ce qui m’entoure, mais ce ne sont que mes souvenirs de cette magnifique balade de lendemain du Lavaredo. Il fait bien noir, la frontale fait parfaitement son office. J’ai un peu frais, je remonte mes manchettes. Je m’alimente par petites touches : un dé de kit-kat, une mini portion de nougat ; je sais que j’ai l’estomac vide qu’il faudrait que je mange bien plus pour lui rendre sa taille initiale. Mais je n’en ai pas la volonté. Il tombe quelques gouttes; cette petite ondée me réveille. La montée se fait un peu plus sèche. Je rattrape 2 coureurs. L’un d’eux me semble au bout du rouleau, peut être la fatigue de la nuit ? Pour ma part je me sens enfin vraiment dans la course. Simplement le fait de ne pas voir le paysage m’ennuie un peu. Nous sommes normalement dans la partie commune au Lavaredo mais nous ne l’avions pas faite à cause de la neige. Normalement c’est très beau autour de nous. J’aime la nuit mais  sur ce coup c’est  un  peu frustrant. Je continue à dépiauter mon nougat. Mon mélange de fruits secs ne passe pas. C’est tellement variable d’une course à l’autre… J’en suis au deuxième coup de cul de cette portion. Je me dis que j’aurai au moins eu une constante dans cette course: je sais être efficace en montée. Quelque soit le terrain, quelque soit la pente, j’arrive à poser ma foulée, à m’économiser, à porter attention à la façon dont je tire sur les jambes ou les pieds. J’entame la descente. Nous sommes aux alentours de 2200m je suis détendu. Ça va plutôt pas mal : les jambes sont relâchées. C’est un peu plus compliqué sur le haut du corps, l’estomac toujours en tension. Je râle un peu me demande si je suis vraiment fait pour ça. La descente me rappelle un peu celle des Chapieux à l’UTMB. J’y étais tellement bien. Je pense que j’y étais 2 fois plus vite. J’essaie d’en retrouver les sensations, la gestion que j’en avais faite. Je n’y arrive pas vraiment, je ne suis pas assez relâché, pas assez confiant en mes capacités physiques, et pourtant j’ai rarement été aussi fort à l’entraînement. Mais je me rassure : pour le moment ma gestion de course est conforme à ce que j’avais prévu. Sage et raisonnable : surtout ne pas se cramer, ne jamais forcer. C’est dans 2 mois qu’il va falloir être fort. La descente se termine, je déroule un peu, les jambes réagissent bien. On sent que l’entraînement à fait son œuvre. Dommage que le pic de forme soit derrière moi et que je manque un peu d’influx. On joue un peu au yoyo. Ma frontale attrape bien le reflet du balisage : il est toujours aussi light mais à l’allure où je vais ça va bien. Simplement il faut de temps que je me sorte de ma bulle pour me dire que je suis toujours sur le bon itinéraire. D’ailleurs, la lueur de ma lampe accroche une forme géométrique. C’est le ravitaillement je n’ai pas vu le temps passer. J’ignore ce qui m’entourait, c’est un peu frustrant, mais c’est le lot de la nuit.
Le ravito est toujours fondé sur le même modèle : petit avec peu de choses. Je me demande une nouvelle fois ce que je peux manger. Je bois du coca, mange deux rondelles de citron fais le plein de thé. Je me laisse tenter par le café qu’on me propose gentiment. Il est vraiment fort. Je trouve néanmoins qu’il me fait du bien.
Ravitaillement de Rifugio Citta’ Di Fiume. Alt. 1917m. Km 57.

Rifugio Citta’ Di Fiume – Rifugio Coldai.

Je repars en marchant, le goût du café très présent dans la bouche. Je m’enfonce à nouveau dans la nuit, seul. Il y a bien longtemps que je n’ai pas vu un coureur. On joue au yoyo sur ce qui me semble être des mini montagnes russes. Je devine la montagne qui nous entoure. La nuit est sombre, je vois tout de même que l’on passe à proximité d’un refuge. Je me réfugie à nouveau dans mon petit univers limité par la lumière de ma frontale. Je me dis que je ne me suis pas fait une seule fois la réflexion que la nuit est mon amie. Il est 04h le téléphone sonne. Je décroche sans regarder qui est l’appelant. C’est Philippe qui m’appelle pour prendre des nouvelles. Je lui raconte mes petits soucis d’estomac. Sinon tout va bien. D’ailleurs je ne sais pas vraiment où je suis. Notre conversation est assez succincte : lui va voir où en son usine. Je reprends mon petit bonhomme de chemin. Ça monte, ça gratte même. Je crois me souvenir qu’il n’y a que 9km entre les 2 ravitos, c’est court. Le terrain est assez facile, j’alterne course tranquille et marche. La nuit s’écoule sans que je m’en aperçoive.
J’arrive sur le ravito. Le jour se lève doucement. J’ai l’estomac toujours contracté. Je regarde attentivement ce qu’il y a devant moi : toujours la même chose. Bof, bof et rebof. Je bois un thé encore une fois.
Ravitaillement de Rifugio Coldai. Alt. 2138m. Km 66.

Rifugio Coldai – Rifugio Vazzoler

Je repars tranquilou, il n’y a que 9 km jusqu’au prochain ravito. J’éteins la frontale. Le spectacle du soleil qui se lève sur ces montagnes est juste magnifique. J’oublie facilement les douleurs. Je ne me sens pas fatigué, la nuit a été assez courte. Je croque un mini bout de nougat avec une gorgée de thé. Je frôle les herbes, elles sont trempées. La température monte tout doucement, les conditions devraient être idéales pour courir. Je prends un mini bout de kit kat. La nuit me semble effacée, je commence enfin à trouver de la capacité à rêver. J’ai l’impression d’être enfin au bout du cycle d’une journée. Je suis enfin en mode ultra. La légère tension du ventre s’effectue, il faut que je mange très régulièrement par petites touches. Je n’en reviens pas à chaque fois que cela se produit. Les quantités absorbées sont tellement minimes que j’ai l’impression que le corps assimile instantanément. Je tente une noix de cajou. Mais elle ne passe pas du tout, trop sec. J’en suce le sel, mais je manque m’étouffer et crache. J’en ai des nausées, je pense à une femme enceinte, mais rien ne sort, ce que je viens de consommer est effectivement absorbé. D’ailleurs absorbé je le suis tellement que je me demande si je n’ai pas loupé de balisage. Il est vraiment minimaliste. D’ailleurs je n’ai pas tout compris. On nous a montré des drapeaux de la rubalise. J’ai trouvé tout seul celui de l’Alta Via qui vient doubler avec sa bande bleue le blanc et rouge de l’équivalent de nos GR. A cela vient s’ajouter des gros triangles rouge qui ressemblent terriblement à ceux du club vosgien.  Des vosgiens expatriés en seraient ils à l’origine ?????? Tiens un carrefour, nous sommes un peu dans le brouillard. Une route : où va t’on ? 3 coureurs me rejoignent. Il m’indiquent le chemin et quelques rubalises. On descend par le bitume. Je couperai bien le lacet suivant. Heureusement je n’en fais rien : dans le virage on remonte. Je réalise que ça fait un moment que je retrottine correctement. Depuis le dernier ravito le chemin est assez facile : c’est une succession de montées assez courtes qui précédent des descentes assez agréables. Nous sommes de plus en plus en forêt, mais malgré cela, ça reste très beau et la lumière joue avec le brouillard et les volutes de brume. Je marque un peu le pas mais ça va je sais le ravito tout proche. Je temporise, bois un coup mets un petit coup de reins pour y arriver plus rapidement. Au détour d’un virage, ça y est voilà la tente.
C’est toujours aussi minimaliste. Il est juste tenu par 2 bénévoles. Comme à chaque fois je signe le registre. Ou plutôt non : la bénévole à rempli mon nom à ma place. Je souris. Je m’aperçois tout de même que Manu est une grosse demi-heure devant moi. Je le pensais bien plus loin. Je me demande ce que je vais bien pouvoir manger. Toujours les mêmes choses aussi peu diversifiées
La boisson énergétique me fait de l’œil. J’essaie: whaouh !!! C’est du citron très fort. On dirait du Pulco pur, mais je trouve cela très bon. J’en remplis une flask en la coupant de moitié avec de l’eau; j’espère juste que le digestif va le supporter. Je n’en ai pas pris en course depuis … le TGC en 2010… Je prends 3 bouts de jambon coupés grossièrement et repars.
Ravitaillement de Rifugio Vazzoler Alt. 1719m. Km 75.

Rifugio Vazzoler – Passo Duran

Nous sommes sur un gros chemin qui descend légèrement. Je prends des minis mais super minis bouts de jambon. J’en extirpe le sel. Puis petit à petit je réussi à en avaler des morceaux d’un millimètre cube. Avec la boisson énergétique j’ai l’impression que la vie vient s’écouler dans mon corps. Mon corps est entrain de se rattacher à mon esprit. Je recommence à trottiner. Je jette un œil à ma montre. La vitesse augmente, le chemin descendant est facile. Je rattrape un puis un autre italien. Nous déroulons de concert et accélérons. Je remarque une fontaine avec un siège et un parapluie mais personne à proximité ??? J’aurai pu m’arrêter pour profiter de la fraîcheur de l’eau de cette fontaine Je jette un œil régulier à ma montre, je passe de 7, à 8 puis 9 km/h, nous nous retrouvons bientôt à 12 km/h sans forcer. Je ne vois pas trop le balisage car suis à la corde. Je vois que ça descend très bas. Je demande aux 2 italiens si c’est bien le bon chemin. « Si, si tutti va bene ». Ça me paraît bizarre, il me semblait qu’on devait remonter. On croise des touristes et des coureurs à l’entraînement qui nous saluent. Ça ma rassure mais j’ai toujours un doute bien que je sache que le  balisage est minimaliste. Ça fait maintenant un sacré moment qu’on descend. Je double les 2 italiens. Je vois un parking un peu plus bas et une barrière au bout du chemin. Ça doit être là qu’on remonte: j’aurai du mieux étudier le profil. Je lâche un peu les 2 italiens. Toujours pas de balisage, là ça m’inquiète vraiment. Voilà la barrière et le bitume : rien pas une rubalise, ni de marquage. Il y a bien le GR mais pas d’Altavia. Les 2 italiens ont toujours aussi confiants. Je continue sur le bitume, passe un refuge et arrive fasse à un automobiliste. Je n’y tiens plus, je leur demande s’ils ont vu d’autres coureurs : non pas du tout. Je suis atterré… « Where are you going ? » « Passo Duran ». « Non non ce n’est pas là, c’est bien plus haut…. » Je suis effaré. Nous marchons vers le refuge, il me montre une carte. Nous sommes 2,5km trop bas. Je réalise: ma colère explose. Quels cons!!! Je m’en prends aux italiens qui s’écartent de mon passage. Je repars en courant. La pente est trop raide, je marche. Je jure m’en prends mentalement à eux puis à moi. Quel idiot j’aurai dû m’assurer bien avant de mes doutes. Les 2 italiens sont loin derrière moi maintenant. Je vais aussi vite que sur un 50km, je veux effacer cette énorme connerie. Je regarde ma montre et calcule le temps perdu: je pense un peu mois d’une heure. Je dépasse un couple. Je leur demande s’ils parlent anglais: oui. Ils m’expliquent qu’il reste 2 lacets avant d’être sur le bon sentier, non 3. Je les avale vitesse grand V et me retrouve enfin sur le bon sentier. Bon ce n’est pas le tout il faut se calmer, re penser ultra et surtout ne pas se cramer, garder à l’esprit que dans moins de 2 mois il y a encore un gros morceau.
Le sentier est bien plus technique et resserré. Je reprends mon mantra, alimentation et rêve. On sort de la forêt pour retrouver le minéral de la Montagne. Le sentier est bien technique avec quelques mains courantes. Je m’alimente toujours par toutes petites touches. Mais j’ai un coup de mou, il commence à faire chaud. Je paie ma débauche d’énergie alors que je ne commençai qu’à retrouver du jus. Je suis au ralenti. Il faut aller passer le col, 300m plus haut avant de redescendre sur la base vie. Je vois un refuge tout au fond, c’est là qu’on doit passer. Mais je suis dans le dur, tout va bien, mais je coince : contrecoup de l’effort, cœur haut dans les tours. Je ralentis, cherche de l’air. Je rattrape néanmoins un concurrent qui est scotché. Je l’encourage et repars du pas auguste du montagnard.
Je prends le temps de regarder le paysage toujours aussi beau. Mais le sentier s’écarte : nous n’allons pas au refuge : je n’ai pas loupé le balisage, mais nous passons un petit col. Là un homme est posé : il a mis de l’eau à disposition. J’en bois un verre et le remercie : Grazie. Je reprends un peu de boisson énergétique, et un peu de jambon. Ça va, j’ai laissé du jus dans cette longue remontée, mais tout va bien. J’ai du faire 5 bornes et 400mD+ de trop: les boules, mais ça fait partie de la course… Mes jambes revivent dans cette parie bien plus facile malgré les 2-3 coups de cul. On sent qu’on redescend vers la moyenne montagne. La base vie est à portée de fusil: je vais m’y poser un bon moment et pourquoi pas y dormir un peu… J’en suis là de mes réflexions lorsque au détour d’un virage je me retrouve à quelques centaines de mètres d’un refuge et d’une grande tente : ouf voilà la base vie. Je souris la pause va faire du bien.
Je détache mon sac et me tourne face à la tente : oh merde!!! Tout le fond de la tente est pris par nos sacs de délestage. Il y a juste quelques bancs à l’entrée et il fait super chaud là dessous. Le coté ravito est réduit à sa plus simple expression. Je demande mon sac « Cinquanta trè », qu’ils ne trouvent pas. Je suis surpris mais étonnement pas inquiet. Je vais les voir et remarque immédiatement un sac isolé sans étiquette qui ne peut être que le mien: je réfléchis sur la portée de ces certitudes absolues qu’il ne peut rien vous arriver et qui parfois forcent le destin. Je signe le registre, je vois que Manu a 2 heures d’avance: de la folie… Mais pas grave, je suis juste heureux pour lui. J’ai vraiment perdu du temps dans ma mésaventure.
Put… j’ai perdu mon éco tasse. On me prête un gobelet. Je bois un coca dans lequel j’ai mis 2 rondelles de citron que je mange ensuite. Je change de t-shirt et de chaussettes, me passe un coup de lingette. J’envisage de changer de chaussures mais me ravise à cause de la puce. Je regarde celle de droite : merde elle a une grosse déchirure… Finalement je la change. J’aurai donc une chaussure noire et une jaune. Heureusement ce sont les mêmes… On me propose des pâtes: elles ne me font pas envie du tout, je me rabats sur des tomates je râle parce qu’il n’y a pas de soupe. On rigole en me proposant de la bière. Je refuse tout d’abord et me laisse tenter: j’ai envie de gazeux mais pas de coca et il n’y a toujours pas d’eau pétillante. On me sert dans un grand verre 3 cm de liquide ambré Je le déguste: c’est une révélation. Je me sens instantanément bien. Je me fais resservir. Je vais boire l’équivalent d’une canette de 25cl: on m’en prose 50cl. Mais là j’en suis sur, je ne décolle plus et donc refuse. Je demande s’il y a des lits: oui, 1 lit de camp m’est montré; il est squatté par un italien qui passe sa vie au téléphone. Je soupire. M’assieds sur un banc 2 minutes et repars sans oublier de faire le plein de boisson énergétique, de thé coupé d’eau, de 2 morceaux de banane et de jambon. Le fromage lui est bon mais immangeable, c’est du parmesan en bloc, trop sec…
Base vie de Passo Duran. Alt. 1602m. Km 86 (91 effectués)

Passo Duran – Rifugio Pramperet.

Nous quittons le ravito par la droite en empruntant un bout de bitume. On m’encourage. J’ai enfin compris pourquoi on entend brava: pour les femmes, bravo pour les hommes et bravi lorsque nous sommes plusieurs. D’ailleurs des mots en italien résonnent dans ma tête : c’est une langue et un peuple vraiment chaleureux. Je trottine allègrement. Je mange un morceau de banane. Tout va pour le mieux. L’estomac est complètement remis: est ce l’effet bière ??? On quitte la route. Là je sais que ça va remonter pendant un bon moment. Tiens d’ailleurs j’aperçois un papier plastifié sur le sol. C’est un profil qu’un coureur a perdu. Il est le bienvenu, je le mets dans ma poche après l’avoir étudié. On doit faire environ 500m D+, je dirais 600 avec les petits coup de cul avant de redescendre rapidement sur le ravito. Tiens le sentier est barré. Les organisateurs ont créé un droit dans le pentu juste à coté. Ça pique, mais il fait bon, nous sommes à l’abri de la forêt. 2 coureurs me rattrapent: ils sont tout propres, ils me semblent être des relais. Je vais bien, les jambes sont souples . On redescend à peine et continuons à monter. On quitte la forêt, il y a de plus en plus de pierres, c’est de plus en plus sec. Nous finissons par arriver sur un énorme pierrier. J’adore cet environnement qui respire la haute montagne alors que nous ne sommes pourtant pas bien haut (1800m). D’ailleurs je perds le sentier: où peut il être ? Je me retourne je suis bien au bon endroit. Je l’aperçois un peu plus haut. Je m’oriente vers lui au milieu des cailloux. Je réfléchis et redescends un peu: je le retrouve, il était juste marqué par quelques pierres à son entrée. Le balisage reste toujours délicat. Je termine la traversée de ce grand pierrier qui me rappelle l’Échappée Belle : c’est juste exceptionnel comme panorama. Nous sommes dominés par des parois de plusieurs centaines de mètres de haut avec ces sommets semblables à la Sierra Nevada. Je prends 2 minutes pour contempler et repars d’un bon pas. Le sentier s’aplanit, on redescend même un peu, j’effectue un pas dans ce passage un peu restreint et à l’angle d’un rocher je retrouve une végétation complètement différente. Les changements sont juste bluffant… Nous allons retrouver les chaumes alpines; des autobus de pierre sont déposés dans de belles zones engazonnées, ça monte raide. Il commence à pleuvoir, le ciel se couvre sacrément quand j’arrive au point haut. Là je m’adresse à Éole en le remerciant de l’air qu’il m’apporte… Je lui dis qu’il peut me lâcher quelques gouttes supplémentaires car j’ai trop chaud, et que pour se faire il peut s’adresser à Zeus. Je ris car la pluie devient plus forte. Je me laisse bien rafraîchir. Je finis par enfiler ma veste alors que je suis au point haut. J’ai fait 600m D+ depuis le dernier ravito. Le tonnerre raisonne sur ma droite. Je dis à Zeus de se calmer, d’ailleurs c’est bon je suis bien il peut faire cesser la pluie. Étonnement c’est ce qui arrive. Je ris tout seul en pleine nature, le panorama est somptueux, et j’ai la sensation de commander aux éléments. J’y réfléchis 2 secondes, c’est juste mon esprit qui enregistre les changements météo et qui les interprète. Je redescends en trottinant vers le ravito, le terrain est assez facile. Un bénévole me signale de continuer tout droit alors que je vois un refuge en contrebas. J’y arrive assez vite. Le ravito est juste avant un refuge. Il n’y a toujours pas grand-chose, donc coca + citron, jambon. Boisson énergétique + thé: le pli est pris. Par contre la pluie recommence de plus belle. La suite ne s’annonce pas terrible. Je demande de la bière, il n’y en a pas: tant pis.
Ravitaillement de Rifugio Pramperet. Alt. 1868m. Km 100 (105 effectués).

Rifugio Pramperet – Rifugio Pian Di Fontana.

Les 2 bénévoles me disent que je dois repartir en sens inverse jusqu’au bénévole qui m’indiquera le chemin. Je leur demande ce qu’il en est de la météo et des orages. Ils n’en savent rien, c’est à moi de voir: je suis très surpris. Je marche en regardant constamment sur ma gauche. Le sommet le plus à gauche est complètement dans l’orage. On dirait un film spectacle à l’américaine. A droite il fait beau à gauche les éléments se déchaînent. On entend le tonnerre et voit les éclairs qui disputent aux nuages la primeur du ciel. Je n’espère qu’une chose: que ce ne soit pas là bas que nous rendons. Je croise un coureur qui me demande si j’y vais. Je lui réponds que je vais essayer: lui s’éloigne en me souhaitant bonne chance. J’arrive au niveau du bénévole. Je lui demande ce qu’il en est de la météo. Il me répond en gros que c’est à moi de voir mais que c’est l’orage. Je lui redemande où nous allons et à ma stupéfaction il m’indique pille poil le sommet où l’orage se déchaîne. Je repars mais suis inquiet et même un peu en colère face à tant d’insouciance. Je fais encore deux ou trois cents mètres. Il pleut de plus en plus fort. Je regarde la ligne de crêtes totalement battue par les éléments qui se déchaînent. Je vois un éclair immédiatement suivi du tonnerre. J’imagine là haut un coureur: il n’aurait pour fonction que d’être un paratonnerre. Je parle à haute voix: « je ne vais pas crever pour un trail bordel !!! » Mon sang ne fait qu’un tour, je rebrousse chemin et retourne vers  le ravito. La petite tente est exposée aux éléments. Je fais 50m de plus et me rends au refuge. Avant d’y entrer je regarde derrière moi : un vague espoir que l’orage s’éloigne me tient encore.
Je m’assieds bois un coup derrière une fenêtre. J’essaie d’échanger avec le gardien qui à l’exception de son italien natal ne parle que quelques mots d’allemand. Je sirote mon thé froid et me décide à appeler ma belle pour avoir son avis. Je vais peut être m’arrêter… C’est alors que je suis entrain de numéroter que le gardien m’avise que le temps est entrain de tourner: l’orage va s’éloigner. Je le remercie et repars. Effectivement je peux voir que le sommet s’éclaircit. Il pleut encore mais ça tourne. Le spectacle de l’orage qui avance est d’ailleurs très beau. J’arrive de nouveau au niveau du bénévole et de la bifurcation. Je salue le bénévole. Me revoilà à mon lieu de demi-tour. J’étais là il y a une quarantaine de minutes. Pas grave au moins je suis sein et sauf. Je peux enlever ma veste. Allez mon gars bouge toi. J’accélère imperceptiblement. Je suis bien en phase, tout va bien. J’arrive rapidement sous la crête. L’orage est passé, il fait franchement chaud. Je rabaisse mes manchettes. J’aborde un névé, c’est très agréable. On ne risque pas d’y glisser, les traces sont pleines de terre. Je m’arrête au bout, prends un peu de neige m’en mets dans le cou: ça fait vraiment du bien. Il reste un coup de cul. C’est vraiment très beau, l’accès à la crête est raide mais des plus agréables. Tout va pour le mieux, tous les voyants sont au vert, tous sans exception. J’arrive sur la crête, je me retourne, je me pose là 5 minutes. Je suis tout simplement en pleine contemplation. La montagne est splendide. Devant sur ma droite l’orage se déchaîne, sur ma gauche le soleil essaie de s’imposer à la montagne et toutes les couleurs de la terre s’étalent devant moi avec des nuances improbables. Je sirote un peu de boisson énergétique et m’arrache au spectacle. Il faut redescendre sur le ravito.
D’entrée le ton est donné: c’est technique, très raide, glissant et déversant. C’est presque une copie de la descente sur la base vie de l’Échappée Belle, les blocs en moins. D’entrée également j’y suis mieux, serein et tranquille. Pas vite mais bien. Les rochers se disputent à l’herbe et à la boue. Il ne doit guère y avoir plus de 3 km jusqu’au ravito. Par contre la descente totale jusqu’au point bas fait 1700D- avec 800D- jusqu’au ravito. Va falloir économiser les quadris… Je me mets donc en route en mini foulées économiques. Je marche dès que ça devient un peu plus engagé, mais j’arrive à trouver un petit 6 km/h de moyenne et arrive assez rapidement en vue du ravito. Le terrain est beaucoup plus facile, par contre c’est vraiment gras. Mes chaussures ont toujours une accroche de folie. Elles ne débourrent pas autant que je le voudrai mais ça va tout seul : le temps de m’en apercevoir et me voilà au ravito. Les gens sont supers sympas comme partout depuis le début. Ils me demandent d’où je viens. Je pose mes bâtons. La composition du ravito est presque toujours la même, à l’exception d’abricots secs : c’est un délice. Je prends tout ce qu’il y a dans le plat. On me sert une nouvelle bière: trop bon. Je suis au top: pas une douleur, l’ensemble du bonhomme va bien et le moral est au top, y a pas, j’adore l’ultra. J’enlève mes chaussures et les vides. Elles sont vraiment pleines de terre de feuilles et de sable. D’ailleurs il faudra que je vérifie mais je dois en avoir également dans les chaussettes. Je n’ai pas un échauffement, pas une ampoule: le grand pied… Je me remets en route. M’arrête à la fontaine et me rafraîchit: tête, ventre, aisselles. J’ai suivi les préceptes lus récemment. C’est vrai que mouiller les aisselles est une découverte bluffante.
Ravitaillement de Rifugio Pian Di Fontana. Alt. 1630m. Km 106 (111 effectués)

Rifugio Pian Di Fontana – Rizzapol.

Je mange encore un ou deux abricots et commence à trottiner. Il y a environ 1000 D-. Il va falloir bien gérer. Je regarde ma montre. J’ai 111 km, moins les 5 de rab j’en suis à 106. Nous devrions en être à 101. C’est bien ce que j’ai cru entendre nous devrions être aux alentours de 136 à l’arrivée. Le sentier est un peu déversant et assez gras, mais c’est entrain de s’améliorer. La luminosité baisse un peu, pourtant nous sommes encore loin de la nuit. On passe simplement de l’ubac à l’adret, non c’est l’inverse de l’adret à l’ubac : adret est le « droit coté » donc le coté au soleil… réflexion quand tu nous tiens. C’est dément le nombre de stades psychologique par lequel on passe en ultra. Une petite vie ou parfois une petite mort, je crois que c’est finalement ce que j’aime le plus dans ce type d’effort. Le coté  plus technique du chemin me ramène à la réalité. Manger, boire, trotter, gérer. Je me dis que pour le moment je ne m’en sors pas trop mal. Je réfléchis à ma course. Malgré la maigreur des ravitos je m’y suis attardé plutôt longuement à chaque fois, surtout les derniers. On va dire 5 minutes à chaque fois au minimum. Je tente de retrouver le compte de ces ravitos. 2 avant la première base, 4 avant la deuxième base, 2 depuis cette base plus les 2 bases. Je compte mentalement sur mes doigts ce qui fait donc 10 arrêts. Pfiou, ça doit faire une moyenne horaire des plus basses, on doit être sur du 4 km/h. Je m’arrache à mes pensées. Cela ressemble terriblement à un passage du Lavaredo. J’en arrive à me demander si nous n’y sommes pas revenus. Je me souviens que j’y étais en bon état, et même de mieux en mieux au fur et à mesure que nous nous rapprochions de l’arrivée. Mais ça ne peut pas être le même passage, nous en sommes trop éloignés. D’ailleurs je remarque aisément les différences. Je rêve, pense UTMB, GRP, Ronda, Euskal, Infernal, Échappée Belle. Des moment oubliés resurgissent. Je compare mes sensations, le terrain, le déroulé de la course. Je suis totalement, pleinement en mode ultra. J’absorbe ce qui m’entoure: cailloux, cascades, précipices. Nous sommes sous abri, le spectacle de la montagne s’est refermé. Il s’agit de descendre jusqu’en fond de vallon avant d’attaquer la difficulté de la journée soit un joli km vertical. Je me dis que je n’ai plus lâché mes bâtons depuis… Je ne sais plus. Je crois bien que je les ai depuis le 2eme ravito. En fait je dois même pouvoir prendre des mono brins. Pour l’UT4M je prendrai les leki, sans problème. Ils vont juste m’ennuyer sur le tout début mais me seront d’une grosse aide pour la suite. Ça il faut vraiment que je l’intègre dans ma prépa. Je réalise alors que le sentier devient chemin, je suis presque au point bas. Il y a deux bénévoles qui sont à coté d’une tente et qui m’encouragent. Ils me décrivent la suite. Ce n’est pas du tout ce que j’avais en tête. Je réalise que je n’ai pas vu passer du tout cette longue descente.
J’appelle ma belle. En gros nous communiquons toute les 3-4h depuis le départ. Petite ouverture sur le monde civilisé qui fait du bien. Savoir que l’on est suivi par ses proches est un petit plus d’adrénaline. D’ailleurs je sens encore en sms qui tombe : je le lirai sous peu. Je dis à ma belle que je suis sur un long bout de bitume. On m’a annoncé 5 km jusqu’au ravito. Pour moi ce bout n’était pas prévu, je pense y perdre une grosse heure. Ça remonte doucement. Je marche, je pourrai y trottiner mais je me répète encore mon mantra: surtout ne pas pousser les jambes, il faut arriver le plus frais possible sans trop perdre de temps pour autant. Je me décide à appeler le paternel. Je lui raconte ma gestion de course et ce qui m’attend. On échange pendant quelques minutes et me remets dans ma bulle. Le bitume est franchement pénible. Mais j’ai bien l’intention de toujours rester serein et optimiste. Les km s’étirent lentement. De temps à autres une voiture me double. On arrive à proximité d’un hameau. On dirait un bas de piste de ski. Quelques maisons s’égrainent en cette fin d’après midi. Je remarque une table mise avec quelques verres et 2 bières : l’envie m’en gagne. Je soupire et trouve ce passage bien long. Nous sommes remontés. Nous avons gagné 100m de dénivelé. Je me dis qu’en fait le bitume était bien sur le profil. Il ne devrait rester que 900mD+. Je vois un sentier partir à droite, encore quelques dizaines de mètres, voici le refuge du ravito. C’est le soulagement. Dès mon arrivée les gens m’abordent avec le sourire, me demandent d’où je viens. Du coup on me parle en français. On me propose des pâtes: je vais en manger un peu avec du parmesan. Le tout accompagné d’un peu de … bière… quel pochtron… Et là on me propose de la salade de fruit. Une salade de fruits frais avec de la pèche. Une tuerie ces morceaux de pêche. Je dirais que jamais je n’ai rien mangé d’aussi bon sur un ravito. Je suis à la fête. Je bois encore un verre de coca avec du citron, prends deux morceaux de banane fais le plein de boisson énergétique et de thé et repars.
Ravitaillement de Rizzapol. Alt. 846m. Km 117 (122 effectués).

Rizzapol – Casere Di Cajada

Je n’en reviens pas de l’accueil que j’ai reçu. Je suis complètement remis sur pieds. Le moral du coup est excellent. Heureusement d’ailleurs, car la suite s’annonce terrible : 900mD+ en à peine 2 km. D’ailleurs le ton est donné d’entrée. On prend un droit dans le pentu en forêt pour rejoindre le sentier. Au bout de 100m je lève la tête; c’est de la folie ce truc, jamais en trail je n’ai abordé un tel mur. Je me mets en mode patience et longueur de temps. Il faut économiser les jambes poser les pieds en les déroulant bien, poser les bâtons près du corps pour éviter les tractions trop fortes. Il ne faut pas chercher à aller vite mais bien. Le but est d’arriver en bon état surtout que la dernière descente risque d’être hard. Les premiers 100m de dénivelé passent tout seul malgré la pente. Nous sommes sur un sentier dont je me demande s’il mérite bien son nom. Je vérifie à deux fois, il est bien balisé comme tel, de la double bande blanche et rouge du GR local. Je me remémore le km vertical de l’Échappée Belle. Il était bien régulier et finalement pas si difficile. Là c’est juste un truc de ouf. On ne peut amener personne se promener là dedans. D’ailleurs les seules traces de pas qu’on y détecte sont celles de mes prédécesseurs. Je suis véritablement obligé de me redresser pour voir la suite, pour tenter de voir ou se perd le sentier. Même en Andorre on a jamais eu de truc aussi raide. Je redresse mon corps, m’oblige à respirer correctement, à me libérer les voies respiratoires. A choisir où et comment poser mes pieds et mes bâtons. Heureusement que je suis bien et serein. Lorsque j’étais dans le dur, je me demande comment j’aurai abordé cette « extravaganza » … Les mètres de distance passent très lentement mais je m’élève de façon constante et assez rapide. Je me dis encore une fois, que je n’ai jamais failli en montée, sûr de ma force et de ma bonne gestion de ce type d’effort. Je repense d’ailleurs à l’organisation de l’ultra montée du tétras : ce serait drôle ici… Je laisse mon esprit m’emmener vers d’autres contrées, d’autres envies d’autres activités. Je me surprends à poser mes pieds dans des sortes de mini marches que ceux avant moi ont laissées. Je me souviens que je crois avoir compris que les abandons sont nombreux. Mais la difficulté de la pente me ramène à la course : pfiou c’est vraiment duraille… Je regarde ma montre j’approche de la mi-pente. C’est passé assez vite. Je n’ai aucune idée de ma vitesse et ne veux surtout pas le savoir. Je dois reprendre le geste auguste du montagnard. On dirait que la pente est un tout petit peu moins raide, le paysage d’ailleurs s’ouvre un peu. Je peux voir une maisonnette. Je vais peut être y trouver une fontaine… Non il y a un banc. Il y a bien une fontaine mais l’eau n’y coule pas elle doit être canalisée par un robinet. Je m’arrête là, je m’accorde un quart d’heure de pause. Je vais m’occuper de mes pieds, je sens que le pied droit subit un début d’échauffement et le gauche ne devrait pas tarder à suivre le même chemin. J’enlève mon sac. Je bois et mange mes deux morceaux de banane. Je prends le temps de bien vider mes chaussures, de nettoyer mes chaussettes que je retourne et étrille consciencieusement: elles sont pleines de sable, c’est cela qui m’échauffe les pieds en plus de la pente. J’applique deux bandes de strapping et mes pieds sont à nouveau prêts, comme neufs. Je prépare également ma frontale. Je me bats avec deux accus récalcitrant : le contact ne se fait pas correctement, je bricole et me dis enfin prêts. Je bois encore un petit coup et repars. Je me retourne encore une fois sur le spectacle de la nature: que c’est beau, la lumière décline mais je ne me lasse pas de cette vue. La pause m’a remis à neuf. Je pars d’un bon pas, mais je m’oblige à ralentir. Il reste encore un bon morceau, surtout que d’après le profil la prochaine et dernière montée semble du même tonneau. Je me raisonne mais les jambes piaffent elles veulent absorber le terrain. La pente leur inflige de nouvelles épreuves. Je me dis une nouvelle fois que c’est un truc de malade cette pente est juste démente. J’arrête le gps de ma montre, je n’ai presque plus de batterie. Les minutes s’écoulent, j’ai perdu toute notion du temps. J’avance tel un automate mais tout va bien, le souffle et le cœur sont réguliers même si le rythme de ce dernier est un peu haut. Je passe le bout raide, la végétation est assez dense, le terrain est gras: il y a de l’eau dans le coin. Je sens la présence du sommet. On part vers la gauche je pense que je suis au bout de ce gros morceau. La pente s’adoucit mais le sentier est pourri. Il est tout en dévers. Tiens d’ailleurs ça redescend. Je regarde au loin: j’ai du basculer, je me dis que j’ai du me tromper il n’y a pas de balisage. Je rebrousse rapidement chemin sur quelques dizaines de mètres. Je retrouve le GR et un petit drapeau. C’est bon, mais c’est bizarre on ne passe pas au sommet. Je reprends la sente qui descend. C’est vraiment pourri: c’est tout en dévers, gras et très étroit. J’ai vraiment du mal à croire que c’est un sentier balisé, jamais je n’amènerai quelqu’un de ma connaissance dans un tel endroit, il n’y a que pour seul intérêt que d’y faire une séance de qualité. Heureusement la vigueur conservée de mes jambes me permet de passer cette zone assez rapidement. Je retrouve un sentier un peu plus digne de ce nom. Il est gras et très pentu mais passe bien. J’y vais par petits pas précautionneux. Je vais chaque fois un peu plus vite et retrouve assez rapidement la forêt. J’ai bien fait de gérer les jambes sont encore solides. Je retrouve les sous bois et allume ma frontale. Je calcule combien de temps je vais bien pouvoir mettre encore, à quelle heure je vais finir cette course : 1 ? 2 ? 3 heures du mat ??? Je n’en sais rien et m’en fous, je suis bien, ça peut encore durer longtemps. J’entends du bruit, je me retourne voilà un coureur: mais d’où sort il ? Il va bien vite. Mais je rejoins un chemin plus large, plus facile, je peux dérouler et me laisser aller, je peux me laisser filer jusqu’au ravito que j’atteins peu après.
Dès mon arrivée je suis rejoins par mon poursuivant je comprends que c’est un coureur en relais. Je plaisante avec les bénévoles dont l’un d’eux parle français. On me propose de l’eau pétillante: enfin !!! Et découverte, on me donne des patates !!! Je bois à satiété : une mini bière et de l’eau « frizanté » . Même le fromage est excellent. On me photographie, me demande une grimace, un sourire. On m’indique que la pente à venir est bien plus facile que la précédente : pas difficile je réponds avec un clin d’œil.
Ravitaillement de Casere Di Cajada. Alt. 1159m. Km 122 (127 effectués).

Casere Di Cajada – Case Bortot

Je repars en dépiautant une patate, non en épluchant me dis-je. Quel régal. Depuis le temps que je dois tester cela en course. Quel réconfort. Chaque bouchée est digne d’un grand chef étoilé : le bonheur tiens à peu de choses. Le relayeur me dépasse et manque de m’enrhumer tellement il va vite. Rapidement je m’aperçois qu’il va à peine plus vite que moi. Nous attaquons un gros chemin pas trop pentu ; je suis très tenté d’y trottiner : c’est la dernière grosse montée, mais je me reprends. Tu dois finir en bon état, certes avec le sentiment d’avoir fait ta course, mais tu dois te préserver…
Je marche, pas trop vite, juste avec un peu d’influx. Tel un tique je colle aux basques de l’italien. Le chemin se transforme en sentier. Il s’élève de plus en plus raide. Mais ça reste assez facile. Je m’applique à manger, boire, rêver… Tout va pour le mieux, pas une douleur, pas une faiblesse. De temps à autre j’ai l’impression qu’il y a une montagne sur notre gauche dont je distingue un peu les contours. Mais au bout de quelques minutes je me rends compte que c’est l’ombre de ma frontale. Je ralentis quelque peu, inutile d’aller trop vite, il reste encore un bon paquet de kilomètres. A partir du sommet il doit rester une quinzaine de kilomètres et surtout 1300m négatifs dans lesquels il va falloir avoir encore des ressources. Je laisse donc le relayeur me distancer un peu. Je sens que je suis un peu en manque de sommeil. La mini sieste de la première base vie est bien loin. J’ai des mots en italien qui me raisonnent dans la tête, je pense que je ne suis plus très loin des hallucinations. Je sens  que je ne suis déjà plus très loin du sommet. On sort de la foret, je lève la tête et voit une frontale sur la ligne de crêtes qui me surplombe il doit rester 150m de dénivelé à tout casser. Je me lâche et fais l’effort, l’adrénaline qui en résulte me réveille. J’avale les derniers mètres bien rapidement. J’entends des voix qui m’encouragent daî, daî forza. Deux personnes sont là qui attendent les coureurs ils sont bien installés. On me propose du café : je souris et refuse. Je les remercie en italien et bascule de l’autre coté de la montagne. C’est assez raide mais pas désagréable. Je délasse les quadris, il faut assurer jusqu’à l’arrivée. Le sentier est gras mais j’arrive à y trottiner. Je finis ma dernière patate : miam, un coup à boire et j’accélère progressivement. Je trottine tranquillement. Je suis serein, je bascule le corps vers l’avant, mets les cuisses en amortisseurs: toute la mécanique réagit impeccablement. Je vais de plus en plus vite, ça y est je cours. Je cours vraiment cela fait depuis mon erreur d’itinéraire que je n’ai pas couru aussi vite. Je suis bien équilibré, les bâtons en main. La mécanique déroule, c’est tout simplement le grand pied. Avoir plus de 120 bornes dans les pattes et être aussi bien est juste génial. Ça me donnerai presque des regrets, mais encore une fois l’essentiel est ailleurs. On attaque un bout en forêt, un lit de feuilles mortes en décomposition vole à chacun de mes pas. J’aperçois une frontale un peu plus loin. Le coureur va pourtant bon train, mais je me rapproche à vive allure. La frontale dessine la trajectoire, je reconnais le sac à dos, c’est mon relayeur, il s’écarte et me salue. Je m’applique à délasser les jambes mais aussi et surtout les abdos. Je manque encore de gainage et paie les efforts déployés pour que mon estomac se sente bien. Je regarde l’heure, les km défilent, je ne sais pas trop où j’en suis mais il va falloir que je ralentisse. Je repense à l’UTMB 2013. J’ai enquillé des dizaines de km à ce rythme, je n’en ai pas encore le niveau, il va falloir travailler les descentes et de la vitesse. Je ralentis en respirant profondément pour assouplir les abdos. Je me demande combien j’ai pu faire il doit rester 3-4 kms jusqu’au prochain ravito. J’ai l’impression d’entendre des voix: des coureurs qui discutent ? J’ai l’impression de tourner autour, je me concentre, non c’est de l’eau qui coule, le murmure du torrent est saisissant… Je bois mange, rêve et relance les km s’égrainent rapidement maintenant. J’essaie d’appeler Manu pour savoir s’il est arrivé: sans résultat. Le sentier remonte. Je m’arrête vide mes chaussures, et marche à un bon petit rythme. Ça remonte un peu plus raide, j’ai un doute sur l’itinéraire. Le doute est de plus en plus fort. Je n’y tiens plus, je rebrousse chemin: hors de question de faire encore 5 bornes de trop. Je vois arriver la frontale du relayeur, il est vraiment vite, il semble qu’il se soit refait la cerise, il m’indique que nous sommes sur le bon chemin nous essayons d’échanger quelques mots en itafranglais… Il m’explique la fin, je repars en trottinant, il est collé au chemin dans les montées mais va vraiment bien dans les descentes: il a profité de la dernière descente pour s’étirer et surtout bien manger. Je le laisse, nous nous reverrons certainement. On retrouve un peu de bitume, quelques maisons, les courtes montées succèdent aux faux plats légèrement descendants, c’est assez usant. Je me promets de ne pas râler, de me faire plaisir jusqu’à la fin. Je sors l’Ipod cherche un morceau qui me permette de m’évader. C’est longuet malgré le rythme que je m’impose. On arrive aux bords d’une rivière: mais par où on passe ??? Je réussis à ne pas trop me mouiller les pieds, encore quelques centaines de mètres et voilà le ravito. Je sais que nous sommes à peine à 5km de l’arrivée je ne veux pas m’attarder. Les 2 bénévoles s’ennuient à 2 sous de l’heure, ils veulent absolument que je boive, que je mange, ce ravitaillement comme les 2 derniers est bien pourvu: dommage que ce soit aussi tard. Je bois et repars.
Ravitaillement de Case Bortot de Jan. Alt. 699m. Km 132 (137 effectués).

Case Bortot – Belluno

D’emblée ça monte, je sais qu’en gros il reste 2 coups de cul. Je passe le premier à l’euphorie. Ça va vraiment tout seul. Je trottine, passe l’angle d’une maison, j’aperçois un coureur à 100m devant. Je lui reviens irrémédiablement dessus. Je n’en reviens pas c’est mon relayeur ???? Par où est il passé ??? Là j’avoue que j’ai un gros doute, surtout vu mon rythme de la dernière heure. Bon, il me semble cuit cette fois ci. Je réessaie de rappeler Manu: même résultat… Nous sommes dans un village, heureusement car je sens la fatigue, il n’y aurait pas loin à ce que je fasse 2 ou 3 belles hallucinations. La lumière de la frontale se reflète dans le mobilier urbain qui comporte parfois un marquage similaire à la rubalise. Des rois de la fête m’encouragent, rient ou sont très surpris de voir des extraterrestres courir à cette heure ci…
On traverse un champ, à la sortie j’aperçois un groupe en train de marcher. 4 coureurs se sont regroupés pour la nuit, ce sont les premiers que je vois en course depuis des heures. Il sont surpris de me voir courir, je les salue d’une signe de la main et me remets à trottiner. Au loin je devine les lumières d’une ville, ça ne peut être que Belluno, mais je n’ai aucune idée de la façon dont on va y entrer. Je m’avoue franchement que j’espère surtout ne pas arriver au pied de la cité: les 100m de dénivelé ne me disent plus rien qui vaille. La fatigue de l’entame de la deuxième nuit se fait sentir…
On aborde l’agglomération, j’ai vraiment du mal à me situer. Le téléphone sonne, c’est Manu il est cuit et ne pourra venir m’accueillir, il est arrivé il y a peu. A+ mon ami… Je vois une grande passerelle joignant la montagne à la ville on s’en éloigne et se rapproche, on arrive à son entrée, mais on se dirige en dessous. Je crains le pire, mais on tourne, à droite, à gauche : la recherche du balisage est un vrai jeu de pistes les fêtards en ont déchiré, arraché, je traverse un pont, un parc les noctambules m’indiquent la direction. Je ne sais plus ou j’en suis. Mais cela a un avantage considérable, pas une fois je n’ai râlé, ou pesté comme au court des derniers grands ultras auxquels j’ai participé. La lumière élargi son faisceau  je suis étonné, non, surpris. J’arrive à l’autre bout de la place de ce que j’imaginais. Je suis au bout de cette magnifique course, je fais un petit geste rageur en serrant les points, j’y suis. J’emprunte le couloir et le tapis : pensées immédiates pour ma belle, mes enfants, mes parents et tant d ‘autres. On applaudit « houhou » !!! Je tape dans les mains des organisateurs. On me remet une médaille dessinée et personnalisée par des enfants, le directeur me fait l’accolade et la bise. Je suis juste HEUREUX. Je m’installe, on m’apporte une bière et me régale de jambon et fromage. J’échange avec l’organisation sur cette course sur d’autres comme l’EB. On me photographie, me remet mon T-Shirt me rend mes 10 euros en échange de la puce. Je suis sur un nuage un moment se passe. Je rentre à l’hôtel tout proche, je refais trois pas en arrière pour récupérer mes bâtons. J’appelle Fred, la réveille elle est contente mais dans le gaz. J’arrive dans la chambre. J’échange un peu avec Manu il est à peu près 1 heure devant moi. Il est cuit complet. Je me change, me douche jette un œil à tous les encouragements reçus : ça fait un bien fou. Je me couche des images plein la tête : que c’était bon !!!

Après course

Nous passons une bonne nuit, un super petit dej et c’est l’heure d’aller accueillir Remi. Nous le manquons de quelques secondes ou minutes. Il est heureux, il a encore géré d’une façon énorme à flirter avec les barrières horaires : seul lui peut parvenir à réaliser ce qu’il fait avec aussi peu d’entraînement, avec autant de volonté, je l’affirme haut et clair, c’est le SEUL !!! Son père nous salue. Nous allons boire un verre avec Manu, je mange un plat de pâtes, lui n’a pas faim. Nous récupérons nos sacs et échangeons avec l’organisation. Le soir une excellente table avec un repas digne de gargantua nous régale. Nous échangeons nos anecdotes, la plus marquante pour moi étant l’épisode de l’orage, Remi l’a subi également en a réellement craint pour sa vie. Il nous a sorti des photos de ouf que je mets ici pour vous faire envie… Manu lui a fait une course pleine, avec enfin un vrai moral de vainqueur : je persiste à dire que l’Andorre a eu pour lui un  énorme effet… D’ailleurs il va nous faire une petite Manu dans les heures à venir alors que nous nous préparons à rejoindre la cité vénitienne et son aéroport. Mais je l’épargnerai ici : ce ne fut qu’une péripétie sans gravité qui me fait bien rire aujourd’hui…
Bilan

Je suis parti fatigué, certainement par le manque de sommeil des jours d’avant course. Manu et Remi pensent que j’ai laissé beaucoup d’influx dans l’orga du TVL ce que me confirme Christian D. : je n’en ai pourtant pas l’impression. Mais il est vrai que mon pic de forme était plutôt il y a 3 semaines. J’ai donc géré. Cela ne transparaît pas dans les lignes ci-avant mais j’ai vraiment pris le temps à chaque ravito, à chaque point de vue. J’en ai vraiment pris plein les yeux. C’est certainement la course qui se déroule dans le plus bel environnement de toutes celles que j’ai faites. J’ai une affection un peu plus particulière pour l’EB et la Ronda. Mais si je dois conseiller une course très belle, abordable en tous les sens du terme avec un vrai dépaysement ce sera celle la. Coté forme, il vient de se dérouler une petite semaine à la frappe de ces dernières lignes. Je n’ai plus une douleur et j’ai déjà très envie de recourir. En l’état il me manque un peu de dénivelé, un peu de gainage et surtout de longues, longues descentes où les quadris vont etre très sollicités.
Coté chiffres j’ai 143 km 9800 D+ 10700 D- auxquels il convient d’enlever les 5 km 400D+/D- de rab à l’italienne… Pour se faire j’ai mis 33h20 je termine 25ème sur 77 classés alors que nous étions 180 au départ (57 % d’abandon…). Bref, la suite au prochain épisode….

  1. #1 by lacroix on 10 juillet 2016 - 4:41

    Merci Marc de nous permettre d’être le 78eme finisher et de vivre pleinement ta course 🙂 Sacrée performance.

  2. #2 by PhilippeG-529 on 15 juillet 2016 - 12:31

    Quel beau récit, bien écrit et certainement aussi beau que ta course.
    Bravo Marc pour ta gestion de course malgré ta fatigue au départ…
    Nul doute (en tout cas pas pour moi) que tu seras à l’arrivée de l’UT4M.
    Je n’ai pas pu te rencontrer lors des aventuriers, peut-être à Grenoble ? 🙂
    Bonne récup et entraînement.
    @+
    Philippe

(ne sera pas publié)