07 juillet 2017 – Ronda Del Cims – Ordino (And.)

Le site de l’organisation Les résultats Le parcours: .gpx .pdf .kml
Distance : 170 km Dénivelé positif: 13500 m Dénivelé négatif: 13500m

« Une Ronda rondement menée… »

Note préliminaire:

La plupart des photos qui suivent dans le récit appartiennent à leurs auteurs et pour une fois l’auteur c’est moi 🙂

Le récit:

Prélude

Aout 2016. Je sors d’une bonne claque à l’UT4M. Pendant les mois qui suivent je remets tout à plat, alimentation, motivation, raisons de courir et de se lancer dans des ultras. Je choisis un ultra pour 2017. Une seule course où les notions premières seront plaisir et humilité. Ce doit être à cela que je dois tendre et uniquement à cela.
Je décide donc de retourner sur la Ronda Del Cims. Son profil résolument montagnard (170 km pour 13500D+), sa technicité et surtout la frustration que j’y avais vécue, me convainquent de retourner pour la première fois sur un ultra déjà couru. Par contre pour une fois Manu et Remi ne seront pas présents. C’est donc Seb qui s’y colle. En attendant je vais débuter 2017 par 5 trails de plus de 40kms. Je vais réussir à tous les faire sans pression, à chaque fois en sortie longue à l’issue d’une semaine d’entraînement normale. La constante de ces courses est que l’alimentation s’est toujours déroulée de façon optimale. Par contre il est clair que je vais me rendre en Andorre physiquement moins fort qu’en 2015. L’autre point est que je me suis bien prémuni et vais y arriver avec une vrai fraicheur intellectuelle et deux ou trois mantras bien ancrés: ne JAMAIS se préoccuper du chrono ou du classement, et faire ma course uniquement ma course. La lecture du blog d’Eric Bonotte m’en amènera un autre: gérer et ralentir aux heures les plus chaudes de la journée pour pouvoir avancer aux heures les plus fraiches notamment la nuit. En effet, une discussion avec le paternel me rappelle que je connais toujours 3 phases délicates: à 07h de course, à 11h de course et aux heures les plus chaudes de la journée.
C’est donc après une nuit dans mon village natal que je retrouve Seb à l’aéroport de Mulhouse-Bâle: direction Barcelone cette fois ci. Et après quelques péripéties nous nous retrouvons le mercredi à La Massana, village sympathique distant de 2 km d’Ordino village du départ situé au Centre de l’Andorre. Je me souviens qu’il y a 2 ans j’avais été marqué par l’intégration à la montagne de ces villages qui dénotaient un fort contraste avec le Pas de La Casa et ses boutiques où nous passons la matinée du jeudi.
L’après-midi nous nous rendons au retrait des dossards et déposons nos sacs de base vie. La dotation est toujours des plus sympas: T-Shirt, manchettes, manchons, bandeau, soupe etc. Nous prenons alors un repas sympa à côté du départ et retour à l’hôtel. Malheureusement j’y passerai une nuit des plus moyennes: rarement j’ai aussi mal dormi la veille d’une course, mais ça n’a rien à voir avec celle-ci… Le lendemain c’est après un excellent petit déjeuner que Vincent, rencontré à l’hôtel nous conduit au départ. Cette fois ci nous avons pris le temps et apprécions la musique et l’ambiance locale. Une fois dans le sas, j’y rencontre Cyril qui sera le photographe de la course. Nous sommes environ 550. Cette fois ci pas de bulle où je m’immerge, juste un ressenti de bien être, une petite photo, quelques mots échangés et c’est parti.

La Course
Ordino – Refugi de Sorteny

C’est parti. J’ai déjà mes bâtons dans les mains. Il y a 2 ans je les avais mis sur le sac mais ça n’avait duré qu’un court moment. On descend, puis on remonte du bitume. De nombreux coureurs s’arrêtent pour un pipi de la peur: j’en fait autant, l’attente dans le sas a été un peu longue. Je repars tranquille. Je ne veux pas me mettre dans le rouge, pas même dans l’orange, à peine dans le jaune. On prend un virage et revenons sur du plat. Il doit y avoir 500m. On quitte le bitume sur un léger virage à droite et la pente s’infléchit. Je n’aurai pas su décrire le paysage de mémoire, mais au fur et à mesure tout me revient. Nous sommes dans un mini vallon très encaissé. Ça bouchonne par moments. On sent les odeurs de végétation qui s’ouvre avec le soleil du matin. Je me remémore les Marcaires. Quand Sef et Cyrille se mettent à marcher dès l’entame de la première pente. J’en fais autant. Je me crois dans les tous derniers. Il y a encore foule pour nous encourager. Le bout de sentier me rappelle le Gommkopf au-dessus de Kruth, nous sommes à l’arrêt. Nous nous élevons progressivement. Au détour d’un virage nous voyons Ordino sous nos pieds. Un coureur dit que nous sommes peu montés, je trouve au contraire que nous sommes déjà hauts. Ça me rappelle la montée sur Bertone depuis Courmayeur. Le premier coup de cul s’adoucit. Je retrouve les mêmes coureurs qu’au départ. Je me trouve très facile et un peu coincé dans ce groupe ou j’entends toutes les langues: français, italien, espagnol, anglais. Un français, le même que tout à l’heure me montre la Bony De La Pica, nous y serons à la nuit avant la terrible descente sur la Margineda. Je suis au milieu d‘un groupe de coureurs qui vient de Bigorre. La plupart ont déjà fait la Ronda, on échange sur nos expériences. Je double tranquillement. Je suis vraiment lent, mais d’autres encore plus. Un géant me précède, il doit être un fana de muscu, son sac ressemble à un paquet de mouchoir sur son dos. Il n’a pas de bâtons: sur cette course ça me semble un peu irréel. Bon je n’ai rien à dire j’ai bien fait le GRP sans, mais on est quand même sur un autre registre…
La pente s’aplanit, puis on redescend légèrement. La terre est des plus sèches. Je laisse aller doucement les jambes. Descendre « propre », surtout ne pas se fatiguer, ne pas se fier aux autres, ne pas s’emballer.
Je sens tout de même un de mes prédécesseurs pas super à l’aise, je le double et enchaîne tranquillement sur la deuxième petite bosse; je reste toujours très à l‘écoute. Je mange et rêve. Il y a 3 mini bosses au profil légèrement montant. Je me cale derrière un groupe de quelques coureurs puis n’y tiens, plus je double quand le terrain s’élargit et est facile. Un anglais fait un peu de résistance et accélère. Je souris, il reste tellement de kms, tellement de dénivelé. J’entame la descente de la troisième bossette. Le paysage s’élargit. Je lève la tête, tout là-haut se trouve le premier col majeur, la Collada de Ferreroles. Il y a des coureurs un peu partout. Ça sent la Haute Montagne. Je ne me souviens plus de l’altitude exacte du Col, il doit être aux alentours de 2500m je jette un œil à la montre, il me reste un bon 600mD+. Je me dirige vers le premier ruisseau que je vois: il n’y a pas d’animaux en amont. Je fais le plein d’une de mes flasks et me régale d’une eau fraîche. Je prends le temps de regarder tout autour de moi. C’est juste magnifique il y a des coureurs un peu partout. Je me dis que ça vaut une photo, je sors mon téléphone mais n’y voit rien. J’ai trop baissé la luminosité pour économiser la batterie. Je me perds un peu à être concentré sur l’écran, les coureurs que j’ai doublés jusqu’à lors me re-dépassent: je m’en contrefous. On continue à monter ; je fais une photo vite fait et continue mon chemin, je suis juste bien, facile et détendu. Je continue mon petit bonhomme de chemin cassant la croûte. Je mange mon unique sandwich magique. Pour la suite je me contenterai des ravitos. Le temps passe à une vitesse folle. Nous abordons le col. Comme d’habitude j’ai senti le passage à 2300m, le souffle se fait un peu plus court. Les derniers hectomètres se font un peu plus doucement. Je détache les bâtons de mes mains, les cale sous mon bras. Je fais un click de l’autre côté de la montagne et me mets à trottiner doucement. Le sentier est en léger dévers, quelques cailloux apparaissent sous ces prairies d’altitude, pas si simple de s’y lâcher. Je réfléchis, nous allons descendre sur le 1er ravito, je n’ai pas vu le temps passer. Une coureuse italienne me double, facile. Je l’avais vu au départ en train de se « bouffer les ongles ». Ici nous sommes à nouveau au royaume des chevaux sauvages, il y a des tas de cours d’eau qui se mêlent, puis se séparent; je bois encore une fois une grande rasade bien fraiche: que c’est bon. Je jette un œil à ma montre et me demande à combien est le premier ravito. Je ne sais même pas à quel kilomètre il se situe. J’en suis là de mes réflexions quand je vois un photographe et entends des encouragements, nous y sommes déjà.
Refugi de Sorteny. Alt. 1962m. Km 21. 10:41:15 147ème (10:40:05 en 2015)

Refugi de Sorteny – Coma d’Arcalís>

Je regarde à nouveau ma montre. Je suis très cool et presque au ralenti depuis le début mais il me semble avoir mis un tout petit peu moins de temps qu’en 2015. Des sandwichs jambons cru-fromage sont tous prêts. J’en prends un dans mon sac, je pique également deux barres chocolat-orange. Je prends le temps de boire, de manger pastèque et melon blanc, de croquer une ou deux oranges et repars. Il faut vraiment que je gère. Il va encore faire chaud aujourd’hui et je ne veux pas souffrir de cette chaleur qui m’a déjà fait tant de mal. Tous les coureurs que j’ai pu doubler dans le premier tronçon m’ont quasiment rattrapé. Je reconnais les 2 espagnols dont le culturiste, les 2 anglais avec papi nerveux, le français en bleu qui parle espagnol mieux que moi l’anglais. Le groupe de bigourdans. J’ai du passé un bon quart d‘heure au ravito. Je fais un calcul rapide: 2km/h en montée, et 06 en descente ça fait 4 de moyenne ce qui fait 42h30. 12 ravitos à 20 minutes =4h + 2 bases vives à 1h. Ça fait un total de 48h30. Banco. Je reste sur cette idée, ça semble tellement lent. Mais pourtant 48h30 ça fait déjà une grosse course, quasiment 6h20 de moins qu’en 2015. Ce calcul je le fais et le refais: 2km/h en montée je ne sais pas si c’est possible d’aller aussi doucement en montée. Par contre les 20 minutes à chaque ravito inutile de dire que je vais les prendre. Et puis 4km/h ça fait aussi 3 en montée et 5 en descente, et ça me séduit vraiment. Je rebascule en mode contemplatif. Il me semble bien que c’est là que Manu m’avait rattrapé. J’étais déjà à la dérive, cloué par la chaleur et parce que je ne savais plus gérer mon alimentation.
On remonte légèrement. Nous sommes au fond d’un joli vallon. Si je ne m’abuse le ruisseau que l’on va suivre un moment est le Riu Rialb. Je devais être à la dérive car ne me souvenais pas du tout de ce paysage. Mais les détails ressurgissent au fur et à mesure de ma progression. Voici un joli petit refuge. Il est bâti sur le même modèle de tous ceux que nous allons rencontrer. L’image la plus présente étant celle de celui de Claror où j’avais découvert des bonbons extras; mais nous en sommes encore bien loin: je n’y serai pas avant demain. En attendant je profite de la montagne et laisse mon regard se promener. Je choisis bien la trace où se posent mes pas, me force à détendre les jambes. Je suis trop heurté, trop en force dans ma foulée. On monte tranquille de façon régulière. L’altitude fait à nouveau son œuvre, mais je suis déjà mieux. Je n’ai pas vu passer les derniers kms. Je suis bien dans ma bulle. Je mange régulièrement. Je bois à satiété et n’hésite pas à refaire le plein chaque fois que la nature m’en offre la possibilité. D’ailleurs nous passons un nouveau col. Je récite la litanie qui m’a servi à m’endormir au cours des dernières semaines en récitant les cols et ravitos. Nous devons être au Portella Rialp. Tout là-bas je vois Arcalis et sa station de ski. On pourrait croire y être très bientôt. Mais il n’en sera rien. Il va nous falloir descendre monter, descendre, remonter, redescendre, des montagnes russes, non des vraies montagnes plutôt. D’ailleurs il nous faut descendre. C’est assez raide, parfois un peu technique et direct dans la pente. Pas question de suivre les lacets du sentier ou d’aller chercher le long chemin qui serpente un peu plus loin: il y aurait trop de kms. Je rattrape quelques coureurs qui marquent un peu le pas. Je ralentis et me remémore. Il faut maintenant grimper cette courte côte bien raide. La chaleur se fait jour. Deux japonais me doublent faciles. Deux espagnols leur emboîtent le pas. Mais ceux-ci me semblent bien forcer, la route est encore tellement longue. Je m’applique à bien me servir des bâtons. Surtout prendre le temps. Le ravito semble à moins de 10 minutes mais je sais qu’il reste 3 ou 4 bons kilomètres à jouer à saute montagne. Je mange un peu de mon sandwich. Il est un peu trop épais alors le décortique. Surtout pas de coup de mou. Je me dis qu’une bonne version serait le sandwich magique en croque-monsieur, ça doit bien se conserver même à la chaleur. Je goutte une des barres prélevées au ravito, ça passe plutôt bien.
Et pendant que je rêve on se rapproche du ravito, de la station de ski. Derrière il y aura 2 gros morceaux, il faut repartir de là frais et serein. Voilà le dernier pré. A côté de nous, la route qui amène les touristes en hiver. Je suis au ralenti et me remémore mon mantra: gérer, encore gérer ces heures les plus difficiles pour avancer aux heures les meilleures.
Ouf ça y est m’y voilà. Il y a foule, accompagnateurs, touristes, organisations, les encouragements fusent.
Je suis vraiment en meilleur état qu’il y a 2 ans mais je dois vraiment prendre le temps.
Ravitaillement de Coma d’Arcalís. Alt. 2200m. Km 31. 13:46:08 159ème (14:05:07 en 2015)

Coma d’Arcalís – Pla de l’Estany

Je pose mon matériel. Bois de l’eau pétillante, source de vie. Un bouillon avec un peu de pattes. Sms et coups de fils pleuvent: ça fait du bien. Je rassure ceux que je peux: tous les voyants sont au vert. J’ai Yves au téléphone qui se trouve dans sa maison de lumière: moment privilégié… Mais me remets dans ma bulle. Je fais le plein. Teste la boisson énergétique au citron: très bien, la dilue et en demande pour mes flasks. Je reproduis ce qui m’a réussi en Italie. Je prends mon sac à malice et y glisse jambon et orange. Quelques petits gâteaux dans le cuissard: une tuerie mon Thiery. Il ne me reste plus qu’à trouver les toilettes. Une bénévole m’y accompagne. J’aperçois une bière au passage: j’en boirai bien une. Je récupère mon sac et repars. Je viens de passer près de 25 minutes à ce ravito. Mais avec le temps plus court du précédent, le compte y est.
Je me remets en route doucement. Outch pas simple, la longue pause m’a un peu coupé les pattes. L’entame en plein soleil fait mal. Je suis au ralenti. Je retrouve mon culturiste espagnol. Je gère, laisse passer l’orage. Malgré la longue pause les coureurs sont les mêmes: celui en bleu, celui en rose les 3 en rouge et noir. Je monte tranquille. La pente devient de plus en plus raide. Je m’essuie régulièrement, la casquette et les lunettes font leur œuvre. Je crains la poussière mêlée à la sueur dans les yeux. On quitte le chemin de la station de ski juste après une sorte de début de tunnel. On passe à côté d’un lac où deux coureurs se baignent: tiens c’est une idée. La pente devient vraiment plus raide, on retrouve l’univers plus minéral de la haute montagne. Je pense que je suis à la peine, mais ne suis pas le seul. Je décide de me poser 5 minutes. Je me mets en position semi-allongée sur un gros rocher. Je bois abondamment et suce le jus d’une orange. Je laisse le cœur redescendre dans les tours. Je me sens mieux, je repars à l’assaut du sommet. Pas de précipitation la course est encore tellement longue, toutes les économies faites maintenant seront présentes sur la deuxième moitié. Je vois le sommet, il doit rester 200m de dénivelé, nous sommes à 2500m. La pente est vraiment raide, mais il y a de l’air. Je me sens nettement mieux. J’enchaine les lacets, tranquillement, j’ai rattrapé quasiment tous ceux qui m’avaient doublé, peut-être un peu trop vites. Ouf voilà le sommet, très belle vue, magnifique, devrais-je dire. Nous sommes à 2700m c’est la Bretxa d’Arcalis ou le Cataperdis je ne sais plus trop. La vue est panoramique, c’est le grand pied. Je m’attarde encore une minute et repars. La descente est très raide et bien technique. Je m’aide des bâtons et reste très tranquille, je m’économise pour la montée suivante qui arrive très rapidement. Il y a un petit 350m de dénivelé, mais franchement raide. Bref une verticale du Tétras. Mais elle est bien technique et nous devons repasser à plus de 2600m. Je me remets dans mes pas de sénateur, pas de précipitation, boire un peu, manger un mini bout de barre à l’orange. C’est le chocolat qui la recouvre qui me fait un bien fou: à méditer. D’ailleurs je rêve, pense à mes proches: que font-ils à cette heure ? Ma fille je l’imagine parfaitement, est au frais dans la piscine, j’y serai bien également. Je rêve d’une bière à la manière de la Dolomiti. Je passe le sommet: Clot Del Cavall. J’aime toujours autant cet environnement montagnard. Que cette course est belle !!! Il n’y a plus qu’à redescendre vers le plat de l’Estany. C’est toujours raide et technique mais j’assure. Je me demande où en est Seb. Une ? Deux ? Heures d’avance ??? Le sentier s’adoucit. C’est drôle les souvenirs me reviennent. Je n’étais pas vraiment fringuant à ce moment. Je suis à peine mieux, mais le « à peine » est bien suffisant pour le vivre bien.
J’ai un peu de mal à m’alimenter la barre à l’orange ne passe pas trop. Je joue sur le jambon cru. Je sens bien que j’ai l’estomac vide ou presque. J’y mets un peu de barre aux fruits mais c’est compliqué. Faut juste que je reste lucide. Il tombe 3 gouttes, je rattrape le culturiste. On remonte légèrement et entrons dans le parc naturel de la Coma Pedrosa. Je trébuche au sortir d’un virage. Je me rattrape au rocher, pensant que la manique va absorber le choc. C’est le bas du pouce qui prend tout. Je me coupe et saigne abondamment. Ça me rappelle l’Euskal…
Je lèche le sang et le recrache. Ça n’a pas l’air grave. Je laisse pisser. J’ai la main pleine de sang. Ca sèche assez rapidement. Je rince le surplus à l’aide de la flask. Je mets ce bobo à l’écart dans un coin de mon cerveau. Je repense à la Coma Pedrosa, à ce point culminant du pays dont je fais le tour. Il y a 2 ans j’ai commencé à revivre dans l’ascension, on va tenter la même. Le seul truc est qu’il me semble être plus tôt donc il reste de la chaleur à gérer. Mais en même temps la nuit va venir un peu plus tôt. Réflexions, nombreuses et riches, je suis encore lucide.
Je reviens à ma main. Le sang s’est arrêté. Je rince le tout, pas de gros bobo, je n’ai pas besoin de faire de pansement. Ça pique un peu et gène un peu l’usage du bâton mais ça va passer.
On arrive sur le petit refuge. Ils ont tiré une bâche pour rajouter un peu d‘ombre. Il y a du monde, et la même impression de cimetière de voiture. La plupart des coureurs sont bien entamés.
Ravitaillement de Refugi Joan Canut Pla de l’Estany. Alt. 2060m. Km 44. 17:16:22 173ème (17:30:17 en 2015)

Pla de l’Estany – Refugi del Comapedrosa

Je retrouve un coureur avec sa casquette. Il n’était déjà pas trop bien à Arcalis. Je l’ai vu tout à l’heure qui prenait un bain dans le dernier lac. Là il est en train de s’allonger. Je m’écarte un peu à l’opposé d’il y a 2 ans. Je pose mon matos. Je prends une soupe avec un tout petit peu de pâtes. Je la mange en étant semi allongé pour ne surtout pas comprimer l’estomac et risquer de la rendre. Depuis que nous sommes partis je gère grâce à toute l’expérience accumulée. Surtout pas d’erreur. J’appelle ma belle. Tout va bien. Je réfléchis à la suite. Pour ne pas souffrir il faut que je fasse la montée en étant frais. Je m’allonge pour dormir un peu en ayant pris soin de programmer le téléphone. Je plonge presque immédiatement. Je dors un bon quart d’heure et anticipe le réveil d’une minute. Programmation du cerveau, quand tu nous tiens. Le coureur frisé à la casquette est en train de s’entretenir avec un secouriste. Il y a bien longtemps qu’il ne peut plus manger. Ca sent l’abandon.
Je refais le plein: boisson, oranges, jambon cru. Je suis prêt, plus qu’à repartir. Je prends encore le temps de boire un thé sucré qui me relâche l’estomac. J’ai passé 45 minutes. Le pire ou le meilleur c’est que je me fiche du temps perdu, juste vivre la course bien. Vincent arrive alors que je repars, il a l’air d’être bien.
Je reprends la montée. Il y a nettement moins de monde qu’il y a 2 ans. J’ai le sentiment d’être bien moins efficace, plus heurté. Je m’applique à retrouver un pas lent et efficace, ce n’est pas instinctif, je n’en ai pas assez fait en « vraie montagne ». Je vais juste aussi vite que les gens qui m’entourent. Pour une fois les espagnols ne parlent plus. 2 français s’encouragent mutuellement. Je prends leur pas pendant un moment puis les double, doucement. Je réfléchis. Il y a 900mD+ en 3 km. Nous sommes à 2600m. Cette fois ci pas de surprise. Les sommets sur ma droite avoisinent les 2700m. Moi je vais m’engouffrer dans ce petit raidard jusqu’à l’antécime puis ce sera à gauche. Je gère pépère. Voilà le col. Je suis tout seul. La trace de redescente est à quelques mètres. J’ai encore 150m de dénivelé. Je pars tout droit, m’écarte un peu des fanions. Hum qu’il fait bon frais. L’arrête laisse un peu de place au vide mais rien de bien méchant. Je n’ai pas besoin de mettre ma veste il ne fait pas trop froid même si le vent souffle fort. J’escalade quasiment les derniers cailloux. Voilà le sommet. La Coma Pedrosa, 2947m, point culminant de l’Andorre. Les bénévoles font la fête avec un coureur, le vent éloigne le son de la Gaita (cornemuse locale) mais je la vois et de temps à autre son écho me parvient. Je fais une photo et repars. On me scanne et j’entame la descente. J’ai une minute de retard sur 2015… Je suis prudent, enlève ma casquette que je remets dans mon sac et vide mes chaussures: surtout ni échauffement ni ampoule. Je descends tranquille l’entame est bien technique. Le sentier s’aplanit petit à petit. Un grand virage à gauche et nous voilà au-dessus du lac. Je sens qu’il faut que je mange. L’estomac vide combiné à l’altitude ne me réussit pas. J’arrive au névé que je passe prudemment. A sa sortie je cherche une place et m’installe. Je m’assieds. Je remets ma casquette pour accéder à mes affaires. Je mange un morceau de barre. L’estomac se dilate, ça va mieux. Je repars un peu rasséréné. Je sais que la descente sur le refuge va vite. J’alterne boisson et jambon cru en mode chewing-gum: je mâchouille, prend le jus et le sel, crache les fibres. Je sens la vie qui s’écoule, le regard se porte vers la vallée. Mes pieds se souviennent de chaque pas; cela ressemble terriblement à une descente sur un refuge de la Dolomiti. J’y avais mangé des abricots secs somptueux. Là je me dilate l’estomac pour y engouffrer quelques pâtes lorsque je serais au refuge. Je rattrape un coureur en bleu, nous nous sommes déjà doublé 3 ou 4 fois. Il est persuadé que nous avons discuté, je suis sûr du contraire. La fatigue se fait sentir, me voilà au ravito.
Ravitaillement de Refugi del Comapedrosa. Alt. 2367m. Km 50. 20:19:15 186ème (20:26:41 en 2015)

Refugi del Comapedrosa – Ravitaillement de Coll de la Botella

On me bipe. Je pose mes affaires à l’entrée du refuge. Je bois un premier verre d’eau pétillante: miam, re-miam. Je vais chercher des pâtes. Pas trop. Elles sont moins bonnes qu’il y a 2 ans, un peu sèches ou trop cuites. Je fais le plein, orange, crackers, jambon. Je prends d’ailleurs un peu plus d’orange il m’en a manqué tout à l’heure. Je rebois à satiété et repars. J’ai juste les manchettes. Il fait bien plus frais mais je ne veux pas transpirer sous ma veste. Je jette un œil à ma montre: 50km, 5000D+ ; le plus dur de la course est fait ; il reste de gros morceaux mais ça va le faire.
J’ai assuré ces 50 premiers km. Je suis bien, presque frais. J’ai juste l’estomac un peu tendu mais je viens de manger, je sais que ça va le faire. Je rattrape un jeune coureur il m’a déposé tout à l’heure. J’ai envie de lui dire que la route est encore longue mais non, autant qu’il se forge sa propre expérience. Je rattrape un français, je sais qu’il s’appelle Jacques, c’est noté sur son dossard, je l’ai déjà doublé également et il semble marquer un peu le pas. J’appelle ma belle pour lui donner des nouvelles avant la nuit. Elle est chez des amis. Je lui demande de donner des nouvelles à mes parents. Elle me souhaite un joyeux anniversaire. La claque pas un instant je n’ai réalisé que nous étions le 07 juillet. Je suis confus, et lui souhaite à mon tour : 16 ans de mariage, je repars dans mes souvenirs, un peu sonné de ne pas y avoir pensé…
La montée que je suis en train de faire est vraiment courte et facile en regard de tout ce que nous avons déjà fait. Ensuite nous allons jouer sur une courte crête avant de plonger sur la station de ski et le Col de la Botella. J’étais encore plus facile il y a 2 ans. Il faut dire que j’avais un sacrée condition. Mais les jambes sont bien et surtout la tête est détendue et j’en profite pleinement. Voilà encore un sommet de passé. La nuit nous rattrape petit à petit il va falloir songer à s’équiper de la frontale avant qu’il ne fasse noir. Je trottine tranquillement et rattrape mes prédécesseurs les uns après les autres. Si je me souviens bien nous faisons un petit tour en Espagne avant de retrouver l’Andorre. Nous allons même jouer avec la frontière pendant un bon moment jusqu’à la descente sur la base-vie. Je regarde la lumière qui décroit. Me demande où je vais bien pouvoir me poser. Là-bas, non la bas, je continue à m’amuser sur cette belle crête. Il faut être raisonnable. Voici un bel endroit, un beau caillou. Je me pose. Prends le temps: frontale que j’ajuste, rangement du sac, petite « mangeaison ». 2-3 coureurs en profitent pour me rattraper. Je reconnais les lieux, du monde nous attend à la route: Venga et Animos divers nous sont délivrés, j’ai le sourire. Il me semblait que l’on prenait plus en direct dans le pré, mais la sente se fait bien. Idéalement il faudrait arriver dans ce secteur 20 minutes plus tôt pour aller encore plus vite, éviter les zones humides. Le soleil se couche, j’en profite pour faire une photo. Les jambes réagissent, je rattrape quelques groupes de coureurs. Nous nous retrouvons au point bas. Il reste une courte mais bien raide remontée sur le ravito. La nuit était d’encre (où je m’en souviens comme telle) là elle est bien claire. Dans ce raidillon je dépasse encore quelques coureurs. J’entends des encouragements. Je tourne à gauche les voix enflent. Des enfants crient, de nombreuses personnes attendent leurs héros, proximité de la route. Je regarde l’heure, je sais que le paternel n’est pas couché, je l’appelle. Il est détendu et content de ma gestion, je m’applique à la maintenir, le rassure et entre dans le ravito.
Ravitaillement de Coll de la Botella. Alt. 2047m. Km 60. 22:36:00 160ème (23:02:24 en 2015)

Coll de la Botella – La Margineda

La plupart des gens sont dehors. J’aurai très envie d’une bière. Il n’y a pas d’eau pétillante. Je prends de l’eau chaude avec du sucre. Quelques oranges, quelques gâteaux. J’hésite à chercher un coin pour dormir. On m’indique l’étage mais il n’y a pas de lit. C’est un peu le capharnaüm, entre les éclopés, les assistances, les gens qui sont nazes.
Je me rééquipe et me décide à repartir. Il y a du chemin jusqu’à la base vie mais tant pis. J’y serai tellement bien que je vais profiter de ma belle dynamique pour avancer. Au pire je dormirais dans la verte.
J’entame le sentier. Il est facile. Mais je suis un peu fatigué. Je n’apprendrai qu’au moment de la rédaction de ces lignes que j’ai repris 25 coureurs entre les 2 ravitos. J’imagine que certains ont abandonné, usés par le fort dénivelé et la fatigue de la nuit. Je temporise. Ma frontale éclaire au mieux. Je repense à Seb: je mangerai bien un ou deux de ses stop-tout dont il voulait que j’en emporte. Les 3 qu’il m’a donnés sont restés sur la table de nuit de l’hôtel. Je marche à bon rythme. Le sentier est facile et même légèrement descendant. Des espagnols me rejoignent et me dépassent. Ils sont 3 habillés pareils, nous avons déjà joué au yoyo. Je pense à la Bony de la Pica, je ne sais plus trop à quoi ça ressemble. Mais je sais que je craignais cette montée de 400mD+. Là je me dis que ce n’est vraiment rien: juste un Derrière Le Haut depuis la maison… Je vais bien, alors je me remets à trottiner tranquille. Je sirote mon eau sucrée et mange une orange. Les jambes tournent comme des horloges; j’accélère un poil et retrouve mes espagnols. Je me souviens parfaitement du sentier. Je sais exactement quand ça va remonter ou redescendre. Je sais que j’avais eu l’appréhension d’être perdu mais là, tout roule. La pente se refait jour mais n’est pas bien dure. Je me demande encore où en est Seb. La lumière de ma frontale s’étire vers l’avant. Je vois un coureur étendu sur le sentier. Il dort à poings fermés. On dirait un gisant de cathédrale. Sa frontale en guise de casque, un bâton sur le ventre pour épée et une veste. Mais j’y regarde à 3 fois. C’est Seb. Il dort, à plat dos, les pieds croisés. Je réfléchis mais ne peux le laisser là. Il serait 2 mètres plus loin oui, mais pas là, pas sur le sentier. Je le réveille. Lui dit de se mettre un peu plus loin. Mais il repart avec moi. Il est dans le gaz. Il pense avoir fait une déshydratation et a cassé un bâton. Je n’y crois pas. Comment est-ce possible de casser un leki ???
Je lui raconte mon envie de bonbon, on discute. Je ne marche pas trop vite. Mais lui n’avance pas, il est cuit, dort debout. Dans un virage je lui prends 50m. Je l’attends au sommet de la bosse et lui explique. Regarde en face à 100m, c’est le sommet puis la descente sur la base vie. Il s’approche de moi, tente de me donner des bonbons. Je l’aide, lui en prends trois. Lui n’en veut plus: trop de sucre. Moi la force de la réglisse m’emplit la bouche: trop bon même si effectivement trop sucré. Je passe le sommet. Echange 2 mots avec les bénévoles. L’entame est un peu technique mais le sentier qui suit permet de défouler un peu les jambes. Je temporise, Seb n’y est pas. Il me rejoint mais ne parvient pas à me suivre. Je repars tranquilou et lui dit qu’on entame LA descente de la course. Je le laisse et lui souhaite qu’on se retrouve à la base vie une fois qu’il aura récupéré.
Je termine de jouer dans ce sentier facile. La pente devient vraiment raide et le sentier vraiment technique. Je détache mes bâtons et les retourne pour que les maniques ne s’y accrochent pas. J’augmente la luminosité de ma lampe et c’est parti. Petits pas propres et surs. Je repense aux mots d’Éric Bonotte qui la décrit comme terrible voire dangereuse. Je la trouve juste raide et technique, j’y prends mon temps.
Je mets ma lampe en 500 lumens. Son confort est incomparable. Je suis face à des grandes marches où la terre se mêle à la poussière. Je me remémore la descente bien raide de la Dolomiti mais qui était aménagée comme sur aucune autre course. Là il faut être vigilant. Il y a des mains courantes en chaine métallique. Je ne m’en sers pas, j’ai toujours peur de m’y blesser une main. Je préfère de loin le contact du rocher. Il arrive de temps à autre que je sois tenté d’aller tout droit, le sentier n’étant pas toujours parfaitement marqué. Plus j’avance, et plus je me détends ; le sucre du deuxième bonbon fait son effet.
Les pieds trouvent leur place, le corps se détend, la nuit est mon amie.
Je rattrape un premier coureur. Je m’excuse le double et repars en accélérant légèrement. Les jambes font leur office. Je suis détendu et attentif, je suis vraiment en mode ultra. Cette sensation d‘être sur le fil et que rien ne peut m’arriver mais où tout peut basculer, prudent et virevoltant. Je trottine à petits pas. Le terrain se fait un peu moins technique. J’accélère encore à peine et bois une belle rasade. La forêt reprend sa place, le sentier s’aplanit légèrement. Je réfléchis. 1400M de dénivelé négatif en 7 km. Les cuissots sont vraiment mis à rude épreuve. Mais tout se passe pour le mieux. Je déroule. On ne peut pas dire que je cours vite, mais vais bon train. Je viens d’apercevoir une nouvelles frontale dans un des lacets en contrebas. Je la rejoins rapidement. Ce coureur est à l’arrêt. Je le salue et souffle, heureux de ne plus manger de la terre qu’il m’a envoyée au visage. Je me remémore la descente sur Courmayeur, où des volutes de terre étaient constamment dans le faisceau de ma frontale. Il en serait de même ici si nous étions autant de coureurs. Un grand lacet à droite, je me rappelle parfaitement cette portion. C’est un peu avant que mon talon avait lâché. Là tout va bien, j’en frissonne. Le léger dévers est un peu pénible pour les appuis. Mais je sais qu’il ne va pas durer. D’ailleurs j’aperçois les lumières d’un village. Je sais qu’ensuite il va falloir repartir pendant longtemps sur la gauche « en ligne de côte ». D’ailleurs voici le virage. Je me souviens parfaitement du sentier. J’essayais d’y trottiner, enrageant contre ma blessure du jour. Là j’ouvre le dernier bonbon. J’aurai du tenter de le couper en 2 mais vais le sucer pendant un bon moment. Le sucre fait son effet immédiatement. La courte relance se fait au train, je m’aide des bâtons: hop, hop. Je garde le regard vers les lumières de la Margineda. Je devrais y arriver avec une bonne heure d ‘avance sur 2015. La pente s’infléchit à nouveau. Je rattrape deux coureurs qui marchent « pardon » et repars. Je sais que bientôt nous atteindrons un cours d’eau. Le voilà, ici j’avais franchement mal aux pieds, rêvant d’un podologue qui finalement fut salutaire.
Mes chaussures accrochent le sol et le chausson empêche mon pied de glisser. Ces chaussures sont une tuerie. Pas un échauffement, une précision de tous les instants. Pierre, sentier, terre, boue, je n’ai aucun doute sur mes appuis. Je retrouve un nouveau coureur, il n’en revient pas que je puisse courir dans cette folle descente. Je souris. Je tente un morceau de barre à l’orange. Il se trompe de tuyau, je tousse, les poumons tentent d’évacuer toute la poussière de la descente. Je manque de vomir, respire tant bien que mal, je dois être marron de terre. Je regarde ma montre, si elle est juste il me reste moins d’un km. Je reconnais les lumières de la salle. Je temporise, et me mets à marcher et me détends. Il faut monter à l’entrée, bitume et escalier. Je me suis régalé mais ai laissé du jus. J’imagine déjà le bonheur. De la douche.
Base Vie de La Margineda. Alt. 1074m. Km 73. 01:52:52 117ème (03:13:17 en 2015)

La Margineda – Coma Bella

Je rentre il y a bien plus de monde qu’en 2015. Toutes les couchettes sont squattées. Euphoria ? Pour rappel il s’agit d’une course en binôme sans balisage de 230km pour 20000D+ un truc de ouf.
Je bois un verre d’eau pétillante. Je récupère mon sac et me dirige vers le fond de la salle. Je me déshabille, prend mes affaires et vais à la douche. Je n’en reviens pas de la couche de terre accumulée sur mes mollets: on dirait une armure.
Je me change intégralement, quel bonheur. La prochaine fois je prendrai même une brosse à dents.
Je mange un peu de soupe, les pâtes ne trouvent pas grâce à mes yeux. Je prépare mon sac, mes affaires, je range le maximum de choses sauf quelques habits pour me faire un oreiller. J’ai prévu de dormir une demi-heure. Je m’allonge et m’endors instantanément. 15 minutes plus tard je suis réveillé par une montre d’un de mes voisins. Je suis dans le cirage. Je me rallonge mais ne parviens pas à m’endormir: je visualise déjà ma course. Je range mes affaires, ramène mon sac demande de l’eau pétillante: il n’y en a plus. Je bois un thé. J’erre dans le gymnase hésitant à repartir ou tenter de redormir. Je repars, pose mon sac dans une camionnette et me mets en route.
Je suis complètement déphasé. J’ai passé 1h20 dans la base vie. Je me demande si Seb ne va pas surgir à l’entrée de la base. J’avais prévu une heure. J’ai une terrible envie de dormir et ai le plus grand mal à me remettre en route.
D’ailleurs je me trompe de chemin: je suis une ruelle au lieu du balisage, 20m supplémentaires qui ne changeront rien au final. Je suis explosé de fatigue, sommeil interrompu. J’ai très mal géré la base vie. J’aurai du soit, ne pas dormir, soit commencer par dormir et me doucher et manger après. Nous restons en abord de la ville. J’aperçois une station-service, me demande si je ne vais pas aller acheter une bière, une Cerveza bien fraiche. Je longe la route par ce chemin pas très passionnant, mais j’aime qu’il reste plat. Mais il me faut le quitter. Un coureur me double: il est frais et facile, je l’envie. Mais je ne le sais pas: depuis le sommet de la Bony de la Pica j’ai repris près de 30 coureurs dont 11 rien que dans ma gestion calamiteuse de la base vie: je suppose qu’il s’agit principalement d’abandons. Je sais que le bout qui vient est le plus facile de la course jusqu’au prochain ravito, mais je dors debout, scotché par la fatigue.
Le sentier est raide mais agréable en lacets de terre. Mais je n’y avance pas. Je rattrape pourtant un coureur encore plus lent que moi est-ce possible ???
Il faut que je dorme, je cherche péniblement un endroit où me cacher. Je me rappelle l’UT4M lorsque j’ai abandonné un peu dans les mêmes circonstances. Mais la grande différence est que la tête et l’envie y sont, alors il n’y avait plus personne. Je trouve un trou en bord de sentier. J’y descends et m’allonge dans de l’herbe. Ouille, aie: ce n’est pas de l’herbe mais un buisson d’épineux. Je m’y endors tout de même instantanément. Je me réveille tout seul au bout de 10 minutes. Je suppose que tout va bien ???
Je repars. Ça va, mais au bout de 5 minutes le sommeil me rattrape. Pourtant nous sommes quasiment au point haut. Il faut que je retrouve un coin pour dormir. Je retrouve mon coureur au ralenti, il n’est plus seul. Je n’y comprends rien, pourtant je croyais être à satiété en me réveillant tout seul ??? Je retrouve un rocher en contrebas et m’installe à nouveau. Je suis un peu plus confortable et replonge pour 10 minutes exactement avant de me réveiller le plus naturellement du monde. Je repars une nouvelle fois, énervé. mais je n’en reviens pas je dors toujours: je m’énerve de plus belle. Et me secoue. Le jour est levé. Il faut vraiment que je trouve une solution. Le prochain ravito peut aller vite, il n’y a que très peu de dénivelé mais il reste du chemin. Je me mets à alterner marche et trottinage, ça passe car ça descend mais je ne suis toujours pas plus alerte. Je vois dans un virage un petit pré. Je pense qu’il s’agit d’une jeune culture barrée par un fil. Je passe dessous et vais au fond du pré, sous un arbre. Je m’allonge et m’endors à nouveau immédiatement. Je dors 20 minutes. Je me réveille et me sens enfin alerte. Je suis prudent, et me dis que je vais encore être fatigué. Je marche. Je retrouve encore Vincent qui ‘en revient pas: il ne m’a jamais doublé et il est encore devant moi ? Je lui explique mes pauses. Une coureuse me dépasse elle va vraiment bon train.
Je sens la vie revenir, petit à petit. Je redécouvre un morceau de chocolat. Hmmm l’énergie se diffuse. J’accélère progressivement. J’arrive à hauteur de 2 bénévoles qui m’expliquent la suite: pas de soucis, je connais et les remercie. En 2015, ils nous donnaient de l’eau à cause de la chaleur. Je marche de plus en plus vite et vais bon train. Je retrouve la coureuse. Elle est surprise de me revoir: je l’imagine se dire que je suis un macho qui ne supporte pas les femmes devant. Je ris tout seul et pars. J’enchaine les lacets, ici tout me rappelle les forêts méditerranéennes. Ça remonte un peu mais j’enchaine, ma mécanique répond à nouveau parfaitement. J’ai dû perdre une grosse heure dans tout ça, mais bizarrement je m’en contrefous.
Le téléphone sonne c’est le paternel. On échange et je souris, il a vraiment l’air content de ma course. Il va en réveiller ma belle qui m’appelle dans la foulée. Il est 06h30. Je rejoins le bitume. Les habitations autour de moi sont tout simplement luxueuses. J’essaie de me rappeler l’accès à l’hôtel. Il reste un peu de chemin. Je me demande si ne me suis pas trompé, ne l’ai pas loupé car le balisage est toujours bien présent.
Encore une ferme, superbe, très bien entretenue avec un décor de rêve. Ah ça tourne à droite vers la forêt, ça y est je me souviens. Un signaleur me fait signe, je le remercie. Je repense à la salade de tomates qui m’attend, j’en rêve depuis la base vie. J’efface le sentier et arrive au ravito.
Ravitaillement de Coma Bella Alt. 1390m. Km 86. 07:13:30 97ème (08:19:30 en 2015)

Coma Bella – Refugi Roca de Pimes

On me bipe, je plaisante avec les bénévoles et rentre dans la salle.
Carrelages luxueux, mais coureurs usés. Deux d’entre eux dorment. Je veux m’asseoir, un japonais m’indique une autre chaise: celle-là est prise.
Je prends mes tomates et fais mon marché: jambon blanc, tomates, oranges, fromage, pain m’accompagneront.
Je bois de l’eau pétillante et demande du coca avec du citron dans ma flask. Le bénévole n’est pas des plus souriants ni des plus causants mais il est aux petits soins: on sent la fatigue à tous les étages
Je sors, mange mes tomates assis sur le bitume. Je mange du melon, et recrache la peau des tomates.
2 japonais demandent quand est le prochain ravito. La bénévole leur répète 20 km. Mais il y a un point d’eau ? Oui dans 20 km. C’est ce que je croyais il y a 2 ans. Je leur dit Roca de Pimes, la bénévole insiste. Je prends mon profil, explique rapidement et repars.
Vincent arrive. Je lui demande si ça va. Il pense que je ne le reverrai plus, je le sens un peu « touché »…
Je bois un peu de coca, rempli ma deuxième flask d’eau pétillante et repars. Je longe le bâtiment, un groupe de coureurs est assis en train de manger du riz: merde je n’en ai pas vu. J’hésite à faire demi-tour pour aller en manger. Mais trop tard: je suis déjà à nouveau dans ma bulle…
Allez, cette fois ci je me remets vraiment en route. Il y a deux ans c’est dans cette montée que j’étais le plus facile, faisant parler les mois de dénivelé accumulé. Je traverse la route. Je dégaze la flask contenant du coca et dans laquelle j’ai mis 2 tranches de citron. Je vais en boire un peu. Beurk, il n’y a quasiment plus de gaz dedans. Le coca ne me convient décidemment plus en course.
Il fait un peu plus chaud et la pente est raide. Ça me rappelle le km vertical de l’Echappée Belle.
C’est par là que j’avais eu le père au téléphone, c’est marrant il s’en est fallu de peu qu’on s’appelle au même endroit..
J’avance régulièrement, mais je ne suis pas très vite, enfin c’est l’impression que je me donne. J’ai l’estomac tendu, il faut que je mange. J’ai également une petite pierre sous le pied, il faut que je m’arrête pour l’enlever. Je cherche un endroit pour m’arrêter. Encore 10m, encore, 20, encore 50m je continue. Je me suis arrêté à chaque fois qu’il a été nécessaire, il faut que je continue d’être sage. J’aperçois, une pierre, non, là juste là-bas il y a un tronc. M’y voilà, je m’installe. Un peu d’eau pétillante. Qui ne pétille plus tellement d’ailleurs, mais vachement bonne. Allez les chaussures, l’une après l’autre bien essuyée bien nettoyée. Je vais à la pêche aux tomates, mmh trop bon. J’essaye un peu de jambon, pas glop, pas glop.
Je repars. En haut de la montée on doit être au départ de la luge d’été. Je pourrais peut-être y acheter un Fanta ou une bière, je me souviens d’une cabane où il y en avait. Il n’y a pas à dire cette pente use et abuse. Je remets un peu de musique et tends le regard au travers des arbres. Le haut de la côte n’est plus très loin. J’avance. Elle vaut le coup quand même cette montée. Quasiment pas un lacet, une pente régulière et assez raide. Je suis content d’en voir le bout. Je retrouve un panneau qui en gros m’annonce la fin. La petite crête m’amène sur le gros chemin. Bon c’est quasiment plat jusqu’au refuge magique de Roca de Pimes. Je dis magique car ce fut une vraie révélation il y a 2 ans. Je pensais qu’il fallait aller jusqu’à Claror d’une traite. Et le bénévole avait été au top avec sa crème solaire. Là je n’en aurai pas besoin, il fait nettement plus frais et ça sent la pluie. Il tombe même quelques gouttes par intermittence.
J’entends un bruit de bâtons, c’est un coureur qui revient à grands pas. Je souris, nous voilà dans la station de départ de la luge. Il est trop tôt tout est fermé. Un gros 4×4 passe: je crois reconnaitre le bénévole d’il y a 2 ans. Une voiture, du matériel est posé derrière. Une bonbonne d’eau ? Non c’est du pétrole, même pas la peine d’essayer d’en boire, je souris.
Je traverse la station, la boutique de boissons est fermée. Aller il faut aller jusqu’au refuge. Il doit y avoir 2kms de chemin facile. Je continue à bon pas. Il faut que je me refasse la cerise, moment un peu dur. Je pioche une orange, ça va mieux. Le chemin se sépare, je reconnais les lieux, on va arriver. Un coureur emmitouflé dans sa veste me double, c’est un tchèque. Il me dépose littéralement. Je me détends et réfléchis. Je vide le coca et suis les rubalise.
Ravitaillement de Refugi Roca de Pimes. Alt. 2165m. Km 93.

Refugi Roca de Pimes – Refugi de Claror

Joli petit refuge, le bénévole est tout seul. Le tchèque ne s’arrête même pas. Ouah il a de l’eau pétillante. Un bon verre, enfin un fond de flask et je vais m’asseoir dans l’herbe. Je me pose 2 minutes. Le vent se lève, il tombe quelques gouttes, je pourrais peut être dormir dans l’herbe ou dans le refuge. Le vent forci, j’échange 2 mots avec le bénévole, il commence à pleuvoir, je me remets en route.
Les quelques gouttes me revigorent. Le chemin qui suit n’est pas terrible, il est large et peu pentu. Il faudrait que j’y coure. Je trottine quand ça descend et marche pour le reste. Ah revoilà les dré dans le pentu à l’Andorrane. On évite le chemin et coupons par le pré. Je retrouve un squelette de mouton, j’ai la sensation qu’il était déjà là il y a deux ans, mais ai des doutes sur cette possibilité. Les touffes d’herbe me piquent les pieds, j’irai bien sur le chemin, mais bon on continue tout droit. Le vent se lève un peu, il repleut. Le vent forci, je sors la veste, revoilà le chemin. Je devine le point haut tout la bas, le tchèque est vraiment loin, un autre encore plus. Derrière ça revient fort, pas grave.
Je n’arrive plus à me souvenir exactement. Je sais que le sommet du Pic Nègre est à gauche, caché par la crête mais jusqu’où va-t-on vers la droite ??? Il doit y avoir 150mD+ jusqu’à la crête, autrement dit, rien. Mais il n’y a pas, je suis dans le dur. Donc il faut que je rebondisse. La clef est toute simple: il faut que je mange. Je passe en revue ce que j’ai dans le sac. Un peu de barre à l’orange ? Non un peu d’eau pétillante. Du jambon cru en chewing-gum. Le sel m’arrache la bouche mais me fait un bien énorme. Je me retrouve sur la crête sans m’en apercevoir. Ouh, c’est toujours aussi beau. Par contre le vent se déchaine, je resserre ma veste et ma capuche, il repleut, mais la pluie s’arrête tout de suite.
Bon le sommet est le bas. Après. ah j’aperçois le bus au loin ? Mais ils l’ont déplacé ??? Je bifurque vers le sommet. Roche Noire, crête désertique, je prends le temps de regarder. J’oublie de faire une photo. Le vent se déchaine de plus belle. J’accélère le pas. Je passe le sommet. On tourne à gauche, les bénévoles sont à l’abri. Ils ont de l’eau et me demande mon numéro de dossard. On attaque la descente. Celle-ci m’avait marqué à cause de mon pied.
J’ai trop chaud, j’enlève ma veste. Je regarde ce que j’ai dans mes affaires en réserve. La fiole de gel naturel à base de miel. Je vais essayer. J’en prends à peine 1cm3. Que c’est bon !!! Nous sommes au 100ème km, je claque une photo et repars. L’effet est quasi immédiat. Je sens la vie couler à flot. Je me remets à trottiner. La pente est raide mais le sentier n’est pas technique. Les pieds retrouvent leur place, la lucidité me regagne. Je me retourne les coureurs qui revenaient ont disparu. Je trottine en descente bien qu’elle soit raide. Je retourne les bâtons et me laissent filer. Je rattrape un coureur qui m’a l’air bien cuit. Je suis bien plus à l’aise que les 2-3 coureurs qui me précèdent. Je rejoins un premier coureur à la veste bleue, ce n’est pas mon tchèque.
Je continue. Nous voilà sur une bifurcation. Des coureurs arrivèrent de la gauche. Ils sont fringuant et ont des habits propres: on retrouve la Mythic. Il est indiqué 1h50 pour Claror. Allez, je me dis que dans 1h30 j’y suis. Auront-ils des bonbons ???
Nous sommes sur un sentier facile. Je trottine. Reprends un shot de gel, une gorgée d’eau. Ça repart. J’accélère à peine, je suis les 3 coureurs de la Mythic. Je me cale derrière le premier. Je fais 50m. Je n’y tiens plus, je dois le doubler. C’est un peu plus large je le double et arrive juste derrière le suivant. Encore un puis un autre. Tiens mon Tchèque. Il se retourne me souris, je le salue et le double.
Une fille avance bon train. Je la dépasse elle me semble être du Costa Rica. Ça remonte un peu, elle s’accroche, les autres coureurs en font de même. On remonte légèrement, je marche et les autres reviennent. Je relance, les jambes réagissent. Je courotte maintenant. C’est à peine plus raide mais ça passe. On redescend et le paysage s’ouvre. Je n’en reviens pas un refuge est là devant moi. Déjà Claror ??? Deux coureurs sont à la fontaine. J’y fais le plein, chacun son tour. Mais il n’y a rien dans le refuge ??? Je suis très surpris. Mais je regarde les plans. Nous ne sommes pas encore à Claror. Il reste 2-3 bons kms. Je repars, le couteau entre les dents. Nous attaquons un col bien raide. Je redépasse les coureurs de la Mythic, seul un coureur à la veste noire résiste. Je lève la tête, il doit y a voir 400mD+: rien quoi. Il repleut, le vent accélère. Je sors la veste, le téléphone sonne, c’est JO. On discute, il fait un vrai temps de vosgien mais tout va bien. L’appel fait vraiment plaisir. Lui le costaud du dénivelé se régalerait ici. Il pleut encore un peu plus fort. Je remets la capuche par-dessus la casquette, je savoure cette montée. Je pousse et tire sur les bâtons, les voyants sont tous repassés au vert.
On bascule. Le refuge est posé un peu plus bas. Je laisse les jambes filer. Je rouvre la veste, visse la casquette à l’envers pour ne pas qu’elle s’envole. Je fonds sur le refuge laissant derrière moi encore quelques coureurs de la Mythic.
Ravitaillement de Refugi de Claror. Alt. 2290m. Km 105. 12:05:34 84ème (13:24:27 en 2015)

Refugi de Claror – Refugi de l’Illa

Claror enfin te voilà. Je rentre dans le petit refuge. Je pique des oranges. Prends de l’eau chaude et du sucre dans une flask. De l’eau pétillante dans l’autre, je m’en rassasie et refais le plein. Je repars, c’est certainement le ravito le plus rapide depuis le départ. Je regarde le profil et ce qui reste à faire. Le col qui suit est facile, avant de plonger dans la vallée ou j’avais retrouvé Manu.
On descend un poil, je joue dans les herbes pour trouver la meilleure trace. Voilà le point bas, je m’amuse dans les quelques cailloux qui affleurent au-dessus de l’herbe. Je repars d’un bon pas. Le sentier se perd un peu dans les herbes, je remets la machine à rêver en route. J’accélère un peu. Mais je loupe un appui et me retrouve dans un trou. Je ne peux plus sortir à moitié couché. Un espagnol, me tend la main et me demande la mienne de « la Mano » il me remet sur pieds, je souris et le remercie plusieurs fois. Je repars en souriant, non en riant. Je bois et mange de l’orange que je décortique encore. Allez encore un effort, me voilà au sommet de la Collada Maiana.
Il pleut de plus en plus fort et le vent se lève. La descente se passe dans les herbes folles et je m’amuse à éviter les passages gras et humides. L’orage gronde. J’imagine que les éclairs sont dans les nuages. Enfin je l’espère en me reposant sur le sérieux de l’organisation dont je sais qu’ils n’hésiteraient pas à neutraliser la course. Il y a de nouveau pas mal de coureurs dont surtout ceux de la Mythic. Je croise également quelques touristes qui arrivent en sens inverse. J’arrive sur le bas, on m’encourage. C’est par ici que j’avais retrouvé Manu, complètement dépité.
Le ciel se déchaine. Je ne peux m’empêcher de penser à la Dolomiti. Bon ça à l’air de ne pas vouloir tomber dans le coin mais l’orage est vraiment tout proche. Oh p…n celui-là n’est pas tombé loin.
Il me semble que l’on a retrouvé le GR11. Le sentier qui nous amène à Illa est facile. Un petit shot et j’accélère. Lees conditions de température sont idéales pour moi. Je retrouve ma force et mes certitudes. Je bois et rêve. Le coureur que je suis, va bon train. Il rattrape ses prédécesseurs les uns après les autres. Ici j’avais un peu marqué le coup usé par la chaleur et la fatigue. Là, la mécanique tourne comme une horloge. Je me dis qu’à ce rythme je vais pouvoir gérer Le Pas de la Case et voire même Incles de jour. Ce serait un sacré avantage surtout dans les ruisseaux qui irriguent l’Ariège. Mais pour cela il faut continuer à gérer sans s’affoler. J’en suis là de mes rêves quand je laisse mon prédécesseur. Le paysage est vraiment sympa et les sentiers fréquentés, les petits refuges se succèdent et quelques plans d’eau. Je voyais le ravitaillement plus proche. Mais bon ça passe plutôt bien. J’aperçois une crête un peu éloignée, si ma mémoire ne me fait pas défaut on doit tourner tout là-bas sur la gauche et arriver au lac.
Je remets ma casquette, la pluie s’intensifie. Je mets ma capuche par-dessus pour ne pas qu’elle s’envole. Je m’adresse à Eole: t’es sympa, j’aime bien mais pas trop quand même s’il te plait.
Je retrouve un coureur, celui-ci m’a l’air d’être de la Ronda, il avance pas mal également.
Je regarde encore une fois ma montre essaie de faire des calculs savants. Si le Pas est au km 130 et que je mets 10h pour finir la course il faudrait que j’ai quitté la base vie à 21h pour mettre moins de 48H.
Je me ressaisi: pas de plan sur la comète. mais en même temps je me tempère: on a le droit de rêver sans se mettre la pression pour autant ???
Allez une petit bosse avalée au train et je reconnais l’arrivée sur Illa. Je suis très surpris, le bâtiment n’est plus le même ou alors mes souvenirs me jouent des tours ????
Hop, hop une petite accélération et me voilà à l’entrée du refuge.
Ravitaillement de Refugi de l’Illa. Alt. 2485m. Km 116.

Refugi de l’Illa – Pas de la casa

Un bénévole de l’organisation fait le tri. Il faut enlever les chaussures et déposer les bâtons à l’entrée. Je lui indique qu’il peut me donner une soupe à l’entrée et juste me donner de l’eau, je ne veux pas m’attarder. Non, non il gère également les coureurs à cause de l’orage, je souris et lui fait comprendre que tout va bien. Je bois un verre d’eau pétillante pendant qu’on me sert une soupe. Je la mange debout, pendant qu’on me fait le plein d’eau pétillante. Je prends 3 oranges et retourne à l’entrée. Le bénévole court partout il me dit d’attendre. Il s’entretien à la radio avec le directeur de course. Il appelle les concurrents de la Mythic qui peuvent repartir. Par contre il neutralise ceux de la Ronda. J’essaie d’avoir des infos: il est speed. Je le laisse tranquille. Les coureurs de la Mythic s’agglutinent, remettent leurs chaussures et s’en vont un par un. Cela prend un bon quart d’heure. J’ai enlevé ma veste. Je discute avec un américain que j’ai déjà vu 3-4 fois. Un européen qui parle japonais, anglais, espagnol et qui court avec des japonais nous parle de réseau téléphonique. Je n’arrive pas à savoir d’où il vient. Je suis distraitement la conversation. Il fait beaucoup trop chaud, j’aimerai juste aller à l’entrée, mais le bénévole ne veut pas de peur que l’on se sauve sous l’orage. Un autre bénévole m’explique que le refuge est fini depuis 1 semaine.
J’essaie de m’endormir, mais n’ai pas de place et là il fait vraiment trop chaud et trop bruyant.
J’essaie d’appeler Fred, mais ça ne passe pas, c’est pour cela que l’européen parlait de réseau: ça ne passe pas, il pense que c’est du à l’orage. Je passe le temps comme je peux, vais aux nouvelles régulièrement.
Ça semble se décoincer. Quelques coureurs arrivent, d’autres semblent cuits et bien au chaud. Moi je veux repartir pour ne pas avoir trop de mal à me remettre en route.
Le bénévole me fait signe: ça va être bon. Je me cale derrière 2 coureurs et une coureuse assez petite et blonde. Je mets mes chaussures, remets ma veste: le contraste de température a l’air important.
Le bénévole relève mon dossard et je me remets en route. Le vent souffle fort. Les 2 premiers semblent partir fort. Surtout le premier que je ne vois déjà plus. Je rattrape rapidement le deuxième. Je fais l’effort pour me réchauffer, pour remettre la mécanique en route. Je fais bien attention à ne pas me tromper et ne pas prendre l’itinéraire de la Mythic.
Ce n’est pas simple de retrouver la dynamique: j’ai passé une heure dans le refuge… On descend, c’est assez technique. La fille fait le forcing pour me doubler. Un autre coureur me double on dirait un français que j’ai déjà vu. 2 coureurs arrivent en sens inverse: ce sont des coureurs de la Mythic qui se sont trompés.
Un autre me double comme une balle il me prend rapidement 100m. Je me demande s’il ne s’est pas tromper d’itinéraire. Je ralentis un poil. Le sentier s’est transformé en ruisseau. J’ai l’impression que nous avons tous retrouvé nos places: le blond loin devant, le français et la blonde qui accélèrent mais me semblent en léger surrégime, ma pomme et derrière 2 ou 3 autres qui marquent un peu le pas.
Ici je commençais à encourager Manu et me demandais si j’étais sur le bon chemin. Le balisage est quasi identique, la rubalise au même endroit, j’ai l’impression de revivre un film qui se déroule.
Nous arrivons sur un petit refuge. Les gars de l’organisation nous encouragent. J’imagine que certains ont été neutralisés ici. On sort bientôt du vallon. Je me souviens d’un énorme taureau qui était là. Je rattrape la fille. J’essaie l’anglais, le français, elle parle quelque bribes d’allemand; elle est tchèque. Le balisage a disparu à de nombreux endroits. La plupart des drapeaux et fanions ont été renversés ou brisés par l’orage et le vent. J’essaie d’en replanter de temps en temps.
Manu était en train de coincer là. Le coureur de devant qui est français temporise. Il cherche son chemin. Je lui montre avec mon bâton. Nous faisons 2 lacets ; j’aperçois le col. Je rejoins le français et échangeons 2 mots. Le col est tout proche. Mais où sont passé les bénévoles ??? J’imagine qu’ils sont quitté les lieux à cause de l’orage. Je tourne et me mets à trottiner. Je refais le cérémonial: détacher les bâtons les tourner pour ne pas qu’ils s’accrochent, un petit shot, de l’eau et c’est parti. Ça passe facile. Je lâche mes 2 compagnons d’échappée. Enfin j’en souris, car seuls quelques mètres nous séparent. Je ne me souvenais pas de ce lac. Il faut dire que bien que facile j’étais en délicatesse avec mes pieds et j’encourageai Manu qui marquait le coup. Allez 2 photos et j’avale le dernier coup de cul.
Ah Col des Isards. Bon toujours pas un bénévole ou contrôleur en vue. Ca a du faire fort par ici. Je me remets en route, c’est bien technique, surtout ne pas m’en mettre une. Je regarde comment est la station de ski. Ce n’est pas exactement comme dans mes souvenirs mais plus en adéquation avec ce que j’ai vu lors de nos achats avec Seb.
Rituel des bâtons, et petits pas bien propres. Je rageais à cause de mes pieds, là ça va plutôt bien. J’accélère. Je sors de la partie la plus raide. Ça reste assez technique mais rien de bien méchant. J’appelle ma belle, enfin du réseau. Je lui explique la neutralisation: tout le monde se demandait ce qui se passait…
Je ne m’éterniserai pas au Pas De La Casa. Elle me conseille la sagesse. Oui mais je veux faire le Pas De Las Vaques de jour, après j’aurai le temps de dormir.
J’hésite sur le chemin à prendre, il faut laisser le regard aller au loin. Je descends dans un trou et en ressors. C’est là-bas. Un lac ou un « estany », on m’encourage. Un homme âgé, et sans dent me propose des bananes: je souris, je n’en veux pas. Ah m. plus de batterie sur la montre. Il va me manquer un km.
Ah le prochain fanion est sur le gros rocher, c’est ici qu’on évite le bitume. Enfin pas pour longtemps, on tourne, retrouve un vache en plastique et la rue commerçante.
Le balisage n’est pas des plus évidents: peinture fluo, sur laquelle les voitures se sont garées. Je connais les lieux, je fais tout à l’azimut. Encouragements, auxquels je réponds avec le sourire. Je marque un peu le pas: j’ai faim, bonne maladie.
Un agent me facilite le passage, je le salue et traverse. Voilà la base vie: encouragements et applaudissements: ouf ça fait du bien.
Base Vie de Pas de la Casa. Alt. 2080m. Km 130. 18:49:57 56ème (21:23:04 en 2015)

Pas de la Casa – Vall d’Inclès

On me bipe. Mon entrée est triomphale. Un bénévole m’appelle par mon prénom. Il va me chercher mon sac. Me propose à manger, osthéo, podologue etc. Je le remercie. Je bois encore et toujours de l’eau pétillante. Je pars aux douches. Je nettoie mes pieds et mes jambes. Nettoie consciencieusement mes chaussures. Elles sont trempées mais tant pis, je veux garder mes Mutant plutôt que mes Akasha.
Je me noke les pieds et vais rechercher à manger. Ho du riz avec de la sauce tomate; le plein de chocolat, moitié blanc moitié lait: de l’énergie en barre.
La tchèque est repartie. Je suis arrivé en 3eme depuis la neutralisation. Il y en a encore qui dorment depuis tout à l’heure: bigre…
Je finis de manger et repars. Mon dieu que c’était bon. Je pense juste que l’acidité de la sauce tomate va être un peu difficile à digérer.
On me rebipe: ne perdez pas votre dossard !!!! Non: vous n’avez pas une épingle ? J’ai oublié d’en prendre sur cette base. Je recoince mon dossard et c’est reparti. J’ai passé moins de 30 minutes dans cette base vie.
Je me bats avec ma vieille Garmin. Ca y est, elle a trouvé les satellites. Un coureur me rejoint: c’est le français de tout à l’heure. On discute, je lui explique. Il est sur Kikourou c’est Fred.
On sourit, on a fait du chemin ensemble sans se présenter, c’est lui qui a eu le déclic. Je lui raconte la montée dans les herbes et les ruisseaux. On échange sur nos courses respectives.
Je me remémore mon aventure avec Manu: pas le plus simple pour lui à ce moment-là.
Le jour décroit déjà, il fait bon. Nous sommes déjà au point bas.
Fred va un poil plus vite. Je monte à ma main, me forçant à alléger le pas et les bras, à reprendre un rythme tranquille, à choisir ma trajectoire. Je lève la tête. Que j’aime la montagne. La montée à venir est longue mais j’y avais été facile, il n’y a pas de raison qu’il n’en soit pas de même, surtout que mes pieds sont au top cette fois ci.
Si je me souviens bien il y a un premier tronçon un peu perdu dans les herbes puis on doit retrouver un sentier où nous étions pas mal dans la neige.
Je sens Fred hésitant sur le sentier. Je continue à m’appliquer, à ne pas m’affoler. 40 bornes sur ce terrain c’est encore long, ça peut être très long. Nous avions mis 15h50: juste énorme. Je devine le col au loin, mais il me semblait que c’était plus raide. Je vois Fred qui temporise, il cherche son chemin. Je le rejoins. Il ne voit pas bien les balises, il est Daltonien. Je lui indique là-haut. Une ferme, des vaches, et un gros chemin. Visiblement nous retrouvons le GR. On échange encore un peu, j’accélère un poil dans ce court plat.
Je reprends mon mantra: doucement, légèrement, les ronds jaunes, les fanions. C’est un peu plus raide. La sortie est là-haut. Il n’y quasiment plus de neige, là nous étions en bordure de névé. C’est à peine gras mais ça passe bien. Il reste la petite combe et c’est bon. Je l’attaque par la gauche, je mets 3 coups de rein, je sors sur un dernier effort et retrouve la ligne de fanions qui balise la crête. Pas de Les Vaques: j’y suis.J’appelle Fred: on sort à gauche. Il me remercie et je pars. Bizarre, ça ne ressemble pas à 2015. Oui mais j’étais sorti à droite. Fred m’appelle. Reviens. Je vais le voir: regarde, le balisage part là-bas. Mais oui je suis con: la Mythic doit arriver par là. Je me souviens parfaitement du parcours, idiot que je suis. Je le remercie vivement. On passe à côté d’une tente démontée: l’orage a encore du faire des siennes. On échange encore un peu: la logique du parcours est bien par-là, vu le sens de rotation. Pas d’inquiétude je me souviens de tout: le lac, le terrain un peu gras où mes pieds souffraient ou plutôt me faisaient souffrir.
Je descends au ralenti, il faut que je m’alimente. Un coureur me rattrape et me dépasse: il est vraiment facile.
Petit à petit je lâche Fred. Je lui dis que je dormirais au prochain ravito. Tente de lui décrire rapidement la suite. Il me rattrapera sans problème lorsque je dormirai. Je m’arrête pour m’équiper de ma frontale pendant qu’il fait encore bien jour.
Je cours, bien détendu en buvant et mangeant une orange. La nuit tombe doucement. Je n’aime pas ce genre de terrain, gras où les herbes cachent les pièges. On slalome entre les ruisseaux. Je vais bientôt retrouver le sentier qui se transforme en chemin carrossable. C’est un peu plus long que dans mes souvenirs, mais je vais bien plus vite que dans ces souvenirs, comme j’avais mal au pied…
Allez 2 lacets, un cours d’eau et voilà le sentier. C’est un peu technique mais ça passe bien. J’accélère encore. Je me refreine, sage, reste sage.
Le chemin s’élargit. Ah un bénévole. Il me dit « Incles » je comprends Englich ? Je réponds: No Im french but I’m speaking English. Il ne comprend pas quand je réalise ma bévue: je ris franchement. Je tourne à droite il y a du monde, des tas de voitures. Les gens se sont garés n’importe où, et masquent le balisage. Encore 50m et me voilà au ravito.
Ravitaillement de Vall d’Inclès. Alt. 1836m. Km 142. 22:37:39 56ème (03:00:58 en 2015)

Vall d’Inclès–Refugi de Coms de Jan

Il est fait de la même manière mais orienté différemment et à 100m de l’autre fois.
Je bois un coup, fais le plein et demande un lit. Je retrouve la tente magique de Manu. 2 autres coureurs dorment à poings fermés. Je programme la montre: 15 minutes pour avoir 12 minutes de sieste et être conforme au doc.
Comme Manu je m’endors instantanément au pied de la soufflerie malgré qu’il fasse beaucoup trop chaud.
Cela fait 10 minutes que je dors. Le téléphone sonne: c’est ma belle. Elle est désolée quand elle réalise m’avoir réveillé. Pas grave il ne me manque que 2 minutes. J’enfile ma veste, un verre d’eau et c ‘est reparti. Les bénévoles n’en reviennent pas. Bon la remise en route se fait difficilement mais je mets du rythme. J’imagine la suite.
Celle-là elle vaut 10. La partie finale est celle ou 2 filles voulaient abandonner et où je dormais debout.
Je retrouve des coureurs de la Mythic.
Je sens la fatigue et le manque de sommeil. Je bois et mange. Je mets de la musique, morceaux de la playlist qui boostent, pensées qui s ‘échappent, pieds qui retrouvent leurs places. Surtout rester lucide et « posé ». Le sentier est bien technique et franchement raide. Il faut bien choisir sa trajectoire, être attentif au balisage. On a vite fait de se faire embarquer sur une trace et de louper la bonne. Bon on va à gauche, à gauche, à gauche. Je ris, je retrouve le chemin de l’école, pas de maitresse pour m’enguirlander, pas d’hallucination, pas besoin de dormir sur les bâtons. Ici nous étions de jour, là je suis au milieu de la nuit.
Ah une digue en béton. Je mets le pied dessus et n’ose pas trop regarder le trou. Je ris, blaireau. Ce n’est que de l’eau, tout au plus 50cm de fond, un joli petit lac à droite.
On se retrouve au milieu d’une sorte de chaume avec des pierres éparpillées un peu partout. Ici c’est vraiment très raide. Il n’y a que le km vertical de la Dolomiti qui puisse tenir la comparaison. Je pense à Seb: il va falloir qu’il soit vraiment très très costaud pour finir avec un seul bâton.
Je dévie un peu sur la droite, retrouve le sentier balisé, quelques lacets plus faciles que la directe. Les coureurs sont nombreux mais tous à l’arrêt. Je mets encore un coup de rein. Les 50 derniers mètres « s’arrondissent ». La Cresta Cabana Sorda est vaincue, nous flirtons à nouveau avec les 2700m.
La courte descente sur le ravito va se faire bien. Il doit y avoir 400m de dénivelé, même si c’est assez raide et technique je sais que c’est déjà gagné. Pourtant il reste du temps et des kms, mais je sais tout au fond de mois qu’il ne m’arrivera plus rien. 400M négatif, une redescente de Derrière Le Haut, rien quoi…
Je coupe la musique, repend le rituel des bâtons, bois un coup et trottine. Je me revois ici de jour en train d’appeler Manu pour la 50 ème fois. Nous étions de plein jour, il me reste une paire d’heures de nuit. Je pense que les 48h sont acquises, maintenant à voir comment je vais finir ces satanées derniers kms.
Je me retrouve au refuge sans m’en apercevoir.
Ravitaillement de Refugi de Coms de Jan. Alt. 2219m. Km 150. 01:39:15 54ème (07:22:31 en 2015)

Coms de Jan – Refugi de Sorteny

Je ne m’attarde pas. Je bois, rempli un peu une de mes flasks et repars. Bon la montée est encore une fois « cossue » ; je repense à mes proches qui dorment, aux amis qui suivent sur le net, me demande ou en est Seb.
Bon la montée qui suit n’est pas la plus simple. Il faut faire 3 ou 400m positif dans du technique un peu déversant, redescendre et remonter.
Je remets de la musique. Remets pour la 3eme fois d’affilée the Sound Of Silence, si je n’étais de nuit, je serai en mode contemplatif. Au contraire ça me booste. Je suis dans ma bulle. La montée se fait par paliers. Surtout ne pas forcer. Il pleut à nouveau légèrement. Le temps passe tout seul, la nuit est mon amie, je suis en mode rêve. Je ne peux pas trop apprécier ce qui m’entoure, la météo cache le relief même si je devine les sommets alentours.
Je me méfie sur ces dalles d’apparence bien glissantes. On va arriver à l’endroit où Manu s’est fait la peur de sa vie. Je ris. Je rattrape un coureur. Je me souviens d’un autre sec, cuit au soleil qui s’installait pour une sieste.
Je passe sous la crête, je vois une lumière face à moi. Il faut redescendre un peu. J’y vais prudemment, mais mes pieds trouvent toujours exactement leur place. Je suis bien content d’avoir gardé ces chaussures. Quel confort, quelle accroche, quelle précision.
Le temps s’est arrêté, je rêve avec la musique, je sens que le terrain s’aplanit pour repartir vers le haut.
Il me reste environ 250m de dénivelé positif. C’est la fin j’ai donc 13250 D+ dans les pattes: une paille, j’en souris tout seul.
Manu ne voulait plus avancer. Là j’accélérais, avec des jambes encore fraîches mais un pied en vrac.
Je me permets de pousser les cuisses mais en restant léger dans mes pas. Je repense à tout le déroulement de ma course. Encore un peu en délicatesse avec l’alimentation dès lors que je n’avais plus accès aux sandwichs magiques. Le mélange d’amandes est immangeable au bout d’un moment avec tous les déchets que ça me laisse en bouche .Par contre une fois en mode ultra, le miel, les fruits, l’eau pétillante sont un must. Le riz également en plus du bouillon ou du thé. Allez encore un pallier de passé. Il n’en reste quasiment plus. Là on va tourner à gauche. Je me souviens de chaque pas fait de jour. La barrière en bois tout là-haut. Une lumière bleue y clignote. L’émotion me prend, j’enrage positivement, putain que c’est bon, l’adrénaline se libère. Deux bénévoles sont sur un poste légèrement avancé et me scannent, me félicitent. Il reste 15m de dénivelé. Je les avale avec facilité.
Je fais 20m, le bip caractéristique des sms tombe. Je n’en reviens pas qu’il reste du monde scotché devant les ordis à cette heure-ci.
Je refais quelques mètres; je détache mes bâtons, m’assieds et vide mes chaussures consciencieusement. Je bois et me remets en route tranquillement. L’entame est assez raide, mais nous allons vite retrouver les herbages d’altitude. Il est vrai que je n’aime pas ce genre de terrain plein de chausse trappes. Ce mot me rappelle toujours une bédé de ma jeunesse, un Chevalier Ardent. Mon esprit est à nouveau parti.
Normalement il n’y a que 3km jusqu’au ravito. Je me force à accélérer. Je suis face à la pente, j’ai souvenir d’un terrain facile dans cette première partie. Mais je devais me contenter d’y marcher. Les touffes d’herbe disputent le sentier aux cailloux. Je dois rester prudent tout en essayant d’aller assez vite. Je sens la fatigue qui me gagne petit à petit. Je me fâche 2-3 fois pour faire couler l’adrénaline et me réveiller. Les herbes me piquent et je me mouille les pieds. Je retrouve un puis 2 coureurs complétement à l’arrêt. Ce sont des gars de la Mythic. Mais bons dieux quand va arriver cette cochonnerie de ravito ? On continue à partir sur la droite. Je me calme, il faut que je gère. Je mange un peu. Il me reste un fond de gel que j’absorbe. Pour la fin je dois encore avoir un gel Décathlon. Réfléchis, concentre toi, sois sage. Tu as fait une vraie belle course, il ne sert à rien de tout foutre en l’air pour des bêtises. Je me relâche. La pente devient un peu plus raide. J’efface ce terrain gras et ces touffes d’herbe à chat. On tourne enfin à gauche. Je sais qu’il me reste moins d’un km jusqu’au ravito. Je remets la musique avec un morceau tranquille. Je regarde le ciel et me détends. Tu as fait une vraie belle course tu es réconcilié avec l’ultra et vas pouvoir envisager la suite avec sérénité. Je rêve, laisse mon esprit dériver. Deux virages, les pieds sont à la fête, tout tourne parfaitement. Je sens un début d’échauffement sous le pied droit ? Voilà le ravito.
Refugi de Sorteny. Alt. 1962m. Km 158. 04:04:13 50ème (10:44:29 en 2015)

Refugi de Sorteny – Ordino

Je bois un coup. M’assieds, vide mes chaussures et replie mes bâtons. Je vois une bière: je peux en avoir ? Le bénévole rit et me dit qu’il faudra remonter la chercher après l’arrivée. Je souris, les remercie et repars. Bon allez faut se bouger. Le début sur le gros chemin est super simple. Je cours vraiment, le pied chauffe un peu. J’ai les yeux qui piquent.
Allez, je me réveille, je salue des accompagnants qui viennent à la rencontre de leur coureur. Moins de 47h est pour ainsi dire acquis. Moins de 46 est impossible. Il faudrait que je sois aux alentours de 46h45 pour être réellement sous les 46 si je réfléchis à la neutralisation.
J’attaque le sentier, me retiens aux arbres. Un peu de technicité. Ne pas tomber, ne pas se blesser, je ne suis pas à 2 minutes. Je reprends mes pensées. Combien de temps ai-je pu m’arrêter ? 4h ? 5h ???
Pas grave c’était largement nécessaire, si ce n’est peut-être une petite heure à gratter avec une meilleure gestion du sommeil à la base vie ????.
Je ris, je suis indécrottable. Pas une fois je n’ai pensé temps ou perf et là parce que je me sens bien, j’extrapole. Je ris, et repars. Le sentier se fait plus large, plus facile. Je commence à avoir les yeux qui piquent franchement. Ça remonte à peine 1m de dénivelé. Je marche, et relance. Je voudrais déjà être tellement loin. Je retrouve tous les endroits, nous étions totalement à l’arrêt et je râlais, criais ma colère de ces chemins qui n’en finissaient plus. Large, route, virage avec une policière qui nous fait traverser, arrière de village, pont et chemins qui n’en finissent plus. Où en suis-je ? J’ai de plus en plus l’impression de courir avec un autre. Je vois un truc sur le chemin, le ramasse. C’est une veste dans sa poche, je la ramasse. Je repars, mes yeux se ferment. Je croise un coureur en sens inverse je lui montre la veste je suis sûr que c’est à lui mais il part en sprintant. Tant pis, je l’appelle mais il ne revient pas, je la donnerai à l’arrivée.
Je retrouve l’impression de ne pas être seul. Le coureur qui m’accompagne a mal aux pieds, il a un échauffement sous le pied droit et un début sous le pied gauche. Il devrait s’arrêter pour le soigner. Il titube un peu et relance. Je me concentre fais ressurgir de la rage, de l’adrénaline. Le coureur n’est plus là, ce coureur, c’est mon double, c’est moi. C’est moi qui ai mal aux pieds, envie de dormir, début d’hallucinations. Il est temps que j’arrive sinon il faut que je dorme. La lumière du village me réveille un peu plus. Je reconnais l’enseigne, le pont. Allez bientôt le camping. Cette fois ci il n’y a personne. Le prochain village, j’ai oublié son nom, mais c’est le dernier km. Allez bordel !!! J’accélère. Je reconnais les faubourgs d’Ordino. 2 coureurs, ils sont de l’Euphoria, deux espagnols, je les félicite en passant. Alleezzzz booorrrdelll réveille !!! Je pense à mes proches, ma femme mes enfants, mes parents, mes amis. Il reste un mini coup de cul. Je double encore une équipe de l’Euphoria, un couple ; je suis effaré, ce n’est plus une course mais une vraie folie. Les rues sont quasiment vides. Les barrières sont là, un virage, à gauche, je suis cuit mais heureux. Que c’est bon. Je sers les points, je crie ma joie, et passe la ligne !!! L’adrénaline coule à flot. Je serre encore une fois le poing et éteins ma frontale, arrête le chrono. La femme de Gerard la principale organisatrice me félicite, les bénévoles me congratulent, un autre concurrent arrivé il y a peu est là avec ses parents. On se félicite, j’informe les orgas que deux équipes de l’Euphoria arrive. Tout le monde s’agite, heureux.
Arrivée Ordino 46h50 de course 50ème (54h50 en 2015)

Après course.

Je vais au bar, avec mon prédécesseur, il est avec son père, nous allons au ravito. On me sert une bière. Enfin, j’en ai eu tellement envie. Je me pose, sirote, regarde les concurrents de l’Euphoria trinque à leur santé. Je réalise doucement: 46h50 dont pas loin d’une heure de neutralisation. Pas de réel gros coup de mou. Une course au top comme je la voulais. Je vais remercier les bénévoles, leur demande pour la veste finisher: c’est demain au gymnase. Je bois encore un coup, verse le reste de ma bière. Je dois rentrer à l’hôtel il y a 2 kms. Je me mets en route il fait grand jour. Des voitures passent, une fois passée je fais du stop comme s’ils pouvaient encore me voir. J’avance sans souci je rêve et revis une partie de ma course. Voici les faubourgs de la Massana. Je passe le dernier virage voici l’hôtel. Ouf, comme toujours dans ce moment-là il semble posé juste là où il faut: juste une réaction du cerveau, programmé pour se relâcher au moment idoine.
Je rentre, prends l’ascenseur. Oh. il faut que je retrouve la carte. Je vide mes affaires. Elle ne marche pas: tu m’étonnes elle est collante de sucre. Je la nettoie, rentre dans la chambre. J’oublie la frontale sur le radiateur dans le couloir.
Je rentre dans la chambre, enlève, sac, chaussures que je mets dehors directement. Je me déshabille et m’assieds directement dans la douche à l’italienne à même le sol. Je me nettoie comme je peux. Je m’essuie et me laisse tomber sur le lit. Je m’endors immédiatement.
Il est 08h50. Je me réveille j’ai faim. Une vraie envie d’œufs et de lard. Je retourne à la douche et finis de me laver correctement. Je regarde l’heure, ma belle doit encore dormir. Je vais au restaurant de l’hôtel. Je prends un super petit déjeuner: œufs, lard, croissants, café, jus de fruit tout y passe. Je remonte, retrouve ma frontale sur le radiateur. J’appelle ma femme et prends le risque de la réveiller. Elle me félicite et me dit que Seb est arrivé. Je l’appelle et vais le chercher. Il est arrivé au bout le bougre. Il est tout de même sacrément costaud.
Le weekend se finira entre siestes, footing pour Seb et soins de mes pieds. Je lui souhaiterai également un très joyeux anniversaire. Récupération de la veste finisher qui est top, le repas de l’orga qui est à l’image du reste: extra. Un bon resto, un passage à Barcelone et à la plage. Seb est en forme il ne cesse de faire des bêtises. Il ne reste plus qu’à reprendre l’avion pour retrouver nos proches.

Bilan.

A l’heure où j’écris cette ligne, j’ai juste le sentiment d’une course pleine et réussie. Je dors encore d’un sommeil de plomb mais n’ai pas une séquelle. J’ai passé quasiment 5h en pauses diverses et variées. Et c’est vrai qu’il y a encore certainement des heures à gagner, mais ce ne sera pas pour moi. J’étais nettement moins bien préparé qu’en 2015 : l’ascension de la Coma Pedrosa en est l’illustration. Mais je l’ai préparé et vécu sans pression, sans obligation, avec de bonnes raisons. Il y a de fortes chances que je fasse un deuxième ultra, dans les mêmes dispositions, sans chrono, sans pression. Où et quand je n’en sais rien, mais c’est clair j’aime l’ultra et cette fois si il me l’a bien rendu. Mais qu’il faut y être humble car la montagne reste la plus forte quoiqu’il arrive.

Je reprends les mêmes mots qu’en 2015: Et si je dois pointer un doigt vers le ciel, c’est pour lancer mes pensées à tous mes proches qui m’ont accompagné dans cette superbe balade…

  1. #1 by PhilippeG-543 on 21 juillet 2017 - 2:48

    Waouh !
    Impressionnant Randoaski !
    Un super récit avec de chouettes photos, tu gagnes pas mal de temps par rapport à ta 1ère édition: félicitations ! Et en plus pour finir dans les 50 🙂
    Mais l’essentiel c’est d’avoir pu retrouver du plaisir à courir un ultra grand format (quand je pense à l’an dernier, j’étais vraiment déçu pour toi)
    Relance toi bien et peut-être en Suisse en Septembre, si j’ai bien suivi ? 😉
    Encore bravo et à une prochaine…
    @+
    Philippe

  2. #2 by Renauld on 22 juillet 2017 - 6:39

    T’as encore fait comme dab un truc de dingue. Sacré trailer le Marc:-).
    Le récit est magnifique on est dedans à fond, j’en ai que et eu des crampes

  3. #3 by Vincent on 1 octobre 2017 - 5:19

    Bonjour
    Je suis vincent celui qui a dejeune avec vous a l hotel etqui vous a amené au départ en voiture
    Bravo , avec beaucoup de retard et donc de recul, ton recit est tres bien elabore!
    Je repars cette annee pour une nouvelle aventure! Celle de 2017 m ayant comble !!
    Amities a seb , la force de la nature . Portez vous bien
    Vincent

(ne sera pas publié)